noel

Piste d'écriture: d'après la chanson de Lhassa, Confession, penser à un personnage en termes de contradiction, voire de paradoxe. 

Je n’aime pas les enfants. Voilà, c’est dit !

Est-ce ma faute si mes parents m’ont prénommé Noël? Heureusement les allusions au grand homme, disons plutôt au grand personnage, n’arrivaient pas dans les cours d’école avant le début du mois de décembre. Selon l’imagination et la créativité de chacun cela pouvait aller de « tu es son fils, tu seras le premier servi… » à « ta mère, c’est la mère Noël ? » ou plus cruel « c’est quoi le métier de ton père, livreur ? ».

Ça, ce n’était que les premières années d’école primaire. Mes compagnons de classe manquaient d’imagination mais arrivaient tout de même, je devais être trop sensible, à me faire souffrir. Les filles heureusement étaient plus gentilles. Quand je dis plus gentilles je veux exprimer ce que je pensais des filles à cette époque-là. Depuis j’en ai rencontré des « gentilles » mais elles finissent toujours par me quitter quand elles comprennent que d’enfant elles n’en auront jamais avec moi.

Au cours moyen, il y en avait une justement. Elle s’appelait Marie. Elle s’était rapprochée de moi car de son côté, décembre venu, elle subissait aussi des « montre-nous ton petit Jésus », « retourne dans ton étable » ou «  qu’as-tu fait de l’âne et du bœuf? ». Ce qui, avouons-le était bien pire.

On peut au moins en déduire que les enfants de notre enfance avaient la connaissance des mythes à défaut d’avoir celles de l’évangile.

Marie, en plus d’être triste, était particulièrement jolie. Elle était assise au premier rang et moi, à l’autre bout de la classe. Elle était toujours la première à répondre tandis que moi j’essayais de me rendre transparent, de disparaître. C’était facile me disais-je, il me suffit de regarder plus loin que la surface des choses et des personnes, regarder à travers, voici la recette. Je crois que le choix d’une telle posture fut ma première démarche de philosophe. La plupart du temps ça fonctionnait. L’institutrice m’oubliait au moment de la récitation, presque toute l’année mais, au mois de décembre la poésie portait sur le sujet « Noël » et je n’y coupais pas. « Récite Noël, Noël ! ».

Et ça recommençait. Les élèves se mettaient à rire et durant toute la récréation, j’écopais en plus du surnom de Noël-Noël.

Puis il y eut les années de collège. Ce furent les pires. Je ne peux même pas transcrire ici ce que j’ai dû supporter. Dans notre monde moderne les supermarchés avaient fait leur apparition et la grande-distribution avait opté pour un allongement des périodes commerciales. Noël maintenant commençait en novembre pour durer jusqu’à la mi-janvier !

Gaspard, Melchior et Balthazar n’apportèrent plus le calme et l’épiphanie ne fut plus la fin des cruautés. Les vacances finies nous retrouvions le chemin des études et la compétition post-nativité s’installait dans les cours… Qui avait reçu les plus beaux cadeaux, les plus chers, les plus technologiques, les fringues les plus smart, les vélos aux vitesses les plus nombreuses. Dans les groupes de filles, ça chuchotait. Elles se moquaient des garçons, des garçons qui parlaient aux filles, des filles qui avaient un meilleur ami. Le père Noël avait perdu sa bonhommie et notre langage d’enfant s’était enrichi de mots orduriers largement situés sous la ceinture.

Marie et moi ne nous parlions plus. Quand il semblait que personne ne nous verrait nous nous accordions un petit signe de main mais malheureusement, l’un ou l’autre de nos congénères se rendait compte du manège et nous étions pour quelques semaines désignés comme les amoureux transis de la cour. Il y eut cette chanson qui passait à la radio et que tous reprenaient à notre passage, « C’était la fille du père Noël, j’étais le fils du père Fouettard, elle s’appelait Marie-Noëlle, je m’appelais Jean-Balthazar… ».

Était-ce drôle ? Pour eux sûrement, mais pour moi pas du tout. Marie cessa de me voir. Elle apprit à maitriser le regard-qui-transperce et la vision-au-travers. Elle resta tout de même la première au classement et je continuai de m’asseoir toujours le plus loin possible du professeur.

Il y eut cette année de troisième une fracture dans ma vie, un évènement déterminant pour la suite de mon histoire, mon père nous quitta. Non ce n’est pas ça ! Non il n’est pas mort ! Il est simplement parti vivre de l’autre côté de la ville, au mois de décembre. En janvier la chose s’était sue, je ne m’explique pas comment.

« Le père Noël n’est pas rentré du pôle nord ! »

« Il s’est fait bouffer par ses rennes ». Très amusant surtout quand Ludo reprenait en disant « Non, pas les rennes mais une reine perfide et noire ! …». Il mettait dans sa voix mystère, suspens et naturellement du sexe car rien n’était plus fédérateur que ce sujet entre garçons aux voix qui muent.

Je lui ai cassé la gueule et nous sommes devenus meilleurs amis. Nous étions les experts en conneries et méchanceté, admirés par les forts et haïs par les autres. J’étais devenu tellement méchant et désagréable que Marie est revenue vers moi (ou venue vers Ludo) car maintenant elle nous jugeait de taille à la défendre, contre la terre entière.

Heureusement les années suivantes je les ai passées au lycée et dans ces années-là, Noël était devenu une référence en matière de chaussures de tennis. D’ailleurs mon père m’en avait acheté une paire dont j’étais assez fier. Marie et les autres filles disaient : « il a la classe », en me voyant passer.

Puis c’est la vie qui s’est jouée. Nous nous sommes tous perdus aux quatre coins de France et du Monde. Les années sont passées et les Noëls aussi.

Je reviens chaque année pour rendre visite à ce qui reste de ma famille, ma mère et mes sœurs. Je sonne à la porte et celle des trois qui vient m’ouvrir crie vers l’intérieur de l’appartement « C’est Noël ! » et les autres de dire « On le sait ! ». C’est un rituel et elles en rient de bonheur.

Ça m’énerve. Je suis agacé, exaspéré : les illuminations, les chants de Noël, les chocolats et les guirlandes, l’odeur du sapin, les dindes et tout le reste.

En bas de l’immeuble j’ai croisé Marie. Elle m’a présenté à ses deux enfants : « Voici Noël », et ils ont demandé si c’était vraiment moi le père Noël. Alors j’ai répondu que « Non, moi je suis Jean-Balthazar, le fils du Père Fouettard… » et j’ai pris un regard méchant. Le plus jeune a éclaté en sanglots et Marie et moi nous sommes quittés une fois de plus.

Quand je suis remonté à l’appartement de ma mère, je lui ai dit que l’an prochain je viendrai plutôt pour Pâques. Elle a eu l’air désolée.

— Pourquoi Pâques ?

— Parce que je n’aime pas les enfants…