Piste d’écriture : mettre un personnage face à un défi, qu’il se pose à lui-même ou posé par une autre personne ou les circonstances, et évoquer ses motivations, les enjeux, les stratégies qu’il va mettre en place, les obstacles qui se présentent…

La nouvelle

sylo ailé

La situation est simple : Léa a tant et tant de fois ces dernières semaines repoussé l’échéance, que ce matin elle se retrouve au pied du mur ; elle n’a plus que deux jours pour écrire LA nouvelle qui va remporter le concours annuel de Plouf-les-Bains. Elle n’a pas le choix, elle doit absolument le remporter si elle veut avoir le privilège d’être félicitée par Pierre-Marc Drumont en personne, le célèbre Pierre-Marc Drumont, l’incontournable Pierre-Marc Drumont, son idole, l’objet de sa fervente adoration, l’écrivain aux trois prix Goncourt, qui a bien voulu faire l’honneur à cette petite station balnéaire de présider son concours de nouvelles en souvenir des étés qu’il y a passé enfant. Elle est obsédée depuis le début de l’été par les images qui défilent dans sa tête : elle avance au milieu d’une foule enthousiaste, vêtue de son ensemble en lin élégant et sexy – avec son décolleté bordé de fine dentelle –, les yeux rivés sur Marco – elle l’appelle comme ça dans son délire – tandis que lui-même l’enveloppe d’un regard empli d’admiration, et, elle n’est plus à un fantasme près, plein de désir inavoué…

C’est bien beau, tout ça, mais pour transformer le rêve en réalité, il faut quand même en passer par une étape indispensable : l’écriture de la fameuse nouvelle primée. Si Léa procrastine depuis des semaines, c’est qu’en fait le thème du concours la laisse fort perplexe : « Imaginer l’analogie entre la cohérence de votre présence à Plouf-les-Bains et sa résonnance avec le cosmos ». Quasiment un sujet de philo ! Tout cela en trois pages maxi, cela doit quand même bien être faisable…

Ce matin, pleine de bonne volonté, elle a posé une RTT, car en vérité, avec tout ce boulot, comment se concentrer sur un sujet si complexe ? Elle a envoyé les enfants chez leur grand-mère, afin d’être plus à même de ressentir pleinement sa présence à Plouf-les-Bains. Elle a pris son cahier d’écriture, son stylo fétiche, et s’est attablée dehors. Elle a ouvert son cahier, rempli de gribouillis, de dessins plus ou moins réussis, bref de tout sauf d’histoires issues de son imagination. Quel beau soleil ! Il ne fait ni trop froid ni trop chaud, c’est la température idéale pour aller prendre un bain de l’autre côté du jardin…

- Non, non, faut vraiment que je m’y mette. Le cosmos, pourtant, ça devrait me parler, moi qui suis si souvent dans la lune… Donc reprenons : ma présence à Plouf-les-Bains, la résonnance avec le cosmos…

            - Maman, Maman, on est là, qu’est-ce que tu fais ?

Léa se réveille en sursaut, zut, il est 17 heures ! Elle regarde son cahier : elle a tracé deux colonnes sur sa page, mis des titres, écrit deux lignes par colonne… puis dessiné des étoiles de mer ; après tout, les étoiles, ce n’est pas si éloigné du sujet… Léa prend subitement une décision, la seule possible en fait : elle va tenter le tout pour le tout. Elle retrouve le texte écrit il y a quelque temps, sous l’emprise d’une substance non totalement illicite mais totalement hallucinogène, dont elle est assez fière au demeurant. Il relate un voyage dans les airs assez spécial, qui pourra suivra… Elle le relit, ajoute ici et là les mots clés « Plouf-les-Bains » et « cosmos », l’imprime en quatre exemplaires comme demandé et dit aux enfants :

- Prenez votre goûter sagement, je cours porter mon texte à la Médiathèque, je reviens dans un quart d’heure.

            Sitôt dit, sitôt fait. Elle se dépêche pour arriver avant la fermeture, afin de s’assurer que sa participation sera prise en compte d’ici le lendemain, date de clôture du concours. Et ensuite, si le destin lui est favorable, son texte sera primé ! Il ne faut pas qu’elle oublie de prendre rendez-vous chez l’esthéticienne le matin de la remise des prix ; elle devra se présenter sous son meilleur jour…

            Absorbée par ses pensées, Léa traverse hors du passage piéton et sans même regarder s’il y a ou non des véhicules. Une voiture klaxonne, freine, dérape… et réussit à dévier sa trajectoire, mais non sans lui faucher au passage le bras tenant l’enveloppe. Toutes les feuilles s’envolent, et Léa, déséquilibrée, tombe. Le conducteur de la voiture sort en trombe.

- Vous allez bien ? Qu’est-ce qui vous a pris ?

Léa, qui regarde son bras douloureux en se relevant lentement, ne répond pas.

- Ça ira ? Venez, je vous offre un café.

Un déclic se fait dans le cerveau de Léa, elle connaît cette voix. Elle lève la tête vers l’homme : Pierre-Marc Drumont, à la fois furax et inquiet.

- Si, venez, je ne vais pas vous laisser comme ça ! Vous voulez qu’on aille à la pharmacie d’abord ?

Et il l’entoure de son bras pour l’aider à avancer en direction du trottoir.

            Le destin a donc bien décidé d’être favorable à Léa, mais pas exactement de la manière dont elle l’avait rêvé…

 

Sylvie Albert, janvier 2019