exit

Piste d'écriture : relever un défi.

Eve est à peine arrivée que déjà la classe s’agite. Marcel et Germain se murmurent des mots qui les font regarder derrière eux. Enfin, s’ils se retournent c’est bien pour la regarder elle, elle qui ne se rend compte de rien. Sur la rangée de droite, celle plutôt habitée par les filles populaires, ça se tape sur l’épaule, ça se passe de petits papiers pliés en quatre, à croire que les messages étaient écrits avant même qu’Eve soit entrée dans la classe, ça se pousse du coude et ça ricane un peu méchamment. Le rang central, six bureaux doubles est occupé par nous, le dernier bureau, Eve et Dominique. Ceux qui sont devant nous n’ont aucune importance ni aucun accès, ni aux fenêtres et radiateurs, ni aux étagères et panneaux d’affichage, ni à la porte de sortie, ni à nous deux.

A cette époque de notre vie, Eve et moi considérions les portes comme des portes de sortie, autant dire des issues de secours. Quel que soit le cours que nous suivions, nous nous asseyions toujours à ce dernier bureau près de la porte, choisissant des tables où sur le bois nos initiales avaient été gravées à la pointe de nos compas.

Eve vient d’arriver en retard, comme un peu tous les jours. Moi, je suis la fille du censeur et j’habite ici, dans le lycée. Même si je traine un peu la patte je suis poussée, avant que les élèves n’entrent dans la cour, hors de l’appartement de fonction dont mon père verrouille la porte, jusqu’au soir.

Ce matin, Eve fait fort. Ses cheveux sont emmêlés, son rimmel lui dessine un regard de sorcière, elle a passé ses ongles au feutre noir et ses vêtements sortis des surplus de l’armée allemande dégagent une légère odeur de graisse de moteur. Elle me sourit et moi, rebelle dans mon jean (je retourne le bas des jambes pour découvrir mes chaussettes jaunes quand mon père ne me voit pas) et le polo élimé et Lacoste de mon frère qui me descend jusqu’à mi-cuisse, je lui chuchote « J’ai répondu présente à l’appel de ton nom et elle n’a pas tiqué… ».

— Too much !

Eve, elle est cool. Elle a vécu à Londres avec sa mère et la prof d’anglais lui passe tous ses caprices car son accent est « Great miss Wright ! ». A moi, cette prof ne dit jamais des choses comme ça. Elle fait comme si je n’existais pas, ne m’interroge pas, inscrit de bonnes notes à mes devoirs auxquelles elle associe des points d’interrogation au crayon rouge qui sont à n’en pas douter l’expression de ses doutes sur mes efforts personnels. Elle doit penser que je copie sur ma voisine mais comme elle n’est pas titulaire et que je suis la fille du censeur elle n’écrit pas d’autre commentaire que ces points que je transforme en personnages ou en diablotins. D’ailleurs je copie sur Eve alors que ce que je désirerais vraiment serait d’être comme elle, porter les fringues avec autant de décontraction. Et que les garçons du troisième rang de la rangée de gauche prennent conscience de mon existence.

La rangée de gauche, celle qui est bordée de fenêtres, c’est celle des garçons. Il est intéressant de partir du fond où les cancres crasseux font leur vie sans s’occuper du reste du monde pour arriver au troisième bureau, celui de Germain et Marcel. Ils sont moyens en tout même en finesse. Ceux de devant, les Jean-Luc et Thierry et Jean-Pierre et Sylvain, ont le cheveu gras et des vêtements choisis par leur mère, rien à dire de plus.

Les intercours nous voient trainailler dans les couloirs sans jamais atteindre l’extérieur. Les gars du Troisième Bureau nous suivent l’air de rien jusqu’à la porte des toilettes des filles. Quand nous ressortons, par la porte, de sortie, on les trouve à nous attendre le visage un peu rougi.

— Tiens, le Troisième Bureau … dis-je faussement étonnée

Eve leur dit des trucs en anglais pour qu’ils se sentent bien médiocres et aujourd’hui, drôle de journée, ils ont préparé leur coup, ils répondent. Si la prof entendait ce dialogue ils auraient aussi droit à « Great ! perfect ! fine ! misters ! ».

— Ne parlons qu’en anglais, chiche que t’es pas cap ! dit Germain

— Ne parlons plus qu’anglais, chiche ajoute Marcel

— OK ! dis-je à mon tour

Eve ne dit rien mais tend la main et nous trois on tape.

La sonnerie.

La salle qui se remplit

Les élèves qui s’assoient

Les chaises qui raclent

Les murmures qui cessent dès l’entrée du très sévère professeur d’espagnol.

C’est là que ça se gâte… Il baragouine quelques phrases face à des élèves pas très motivés puis en interroge deux ou trois proches du tableau puis tend le doigt vers moi et à la question qu’il me pose je réponds… en anglais. Il répète sa question à Eve, qui n’est pas la fille du censeur, et elle répond en anglais. La classe se marre, même les filles de droite, même les gars aux cheveux gras, les cancres aussi. Deux énergumènes lèvent le doigt et s’agitent en disant monsieur monsieur et quand enfin celui-ci leur porte attention, ces deux idiots, Germain et Marcel, répondent d’une même voix et avec pertinence… dans la langue des Beatles.

Monsieur Perez y perd son latin et se met à nous hurler « debout, cahier de correspondance, mot pour vos parents, retenue samedi, devoir sur table, bureau du censeur…! ». Et ça c’est un comble, pour la première fois de ma vie face à mon père sans porte de sortie, une épreuve terrible…

Nous voici dans le couloir. Il faut descendre jusqu’au rez de chaussée, les deux étages à petits pas. Ma voix tremble quand je dis « ça va chauffer pour moi ! ». Eve met le doigt en travers de ses lèvres « stop ! » et les autres d’ajouter « Now, we speak English only! ».

Nous avons été tancés, punis, collés huit heures.

— Tant qu’à être punis autant continuer.

C’est cette année-là que nous sommes devenus meilleurs amis et polyglottes, par défi.

Eve a dit « Exit, I’m offering us a way out »*.

*Sortie. Je nous ai offert une porte de sortie