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Piste d'écriture: Mettez votre personnage au défi. 

Loïc s’installa sur un banc, mais, brutalement, se leva, pour éviter deux étudiantes qui s’écroulaient près de lui en riant ; plus loin il prit une chaise, la traina à l’écart, sous un arbre, il s’assit et sortit son livre… « La confusion des sentiments »de Zweig, il aimait cette histoire, Mère n’aurait pas apprécié, il sourit en y pensant, et se dit que la bibliothèque de l’école avait de belles trouvailles et lui d’astucieuses cachettes ! 

Il arrêta sa lecture, « J’ai seize ans, se dit-il, pourquoi toujours penser : que dira Mère, que penserait Père ? C’est vrai que je n’aime pas leur désobéir, c’est quelque chose qui remonte très, très loin. Ils m’ont répété : nous t’avons créé avec l’aide de Dieu. Je leur dois tout, respect, reconnaissance, et cela m’interdit toute résistance… J’ai le privilège de porter un nom : de…, un château, où nous vivons, un parc, et tout petit j’étais fier de tout ça, aujourd’hui, je me demande… Je n’ai manqué de rien, je crois, une chambre à moi, austère et froide, trop grande, et au mur les interdits : pas de crayons de couleurs, pas de peinture, pas de jouets qui abêtissent disait Père, pas se salir ajoutait Mère. Plus tard un peu de tennis, pas de jeux collectifs, on ne se mélange pas chez nous, disaient –ils.    A l’école j’avais peur du ballon dans la cour, c’était sale, et froid ; toucher les choses me dégouttait, serrer une main, un bras, même mon propre corps ; d’ailleurs Mère m’avait dit, quand j’étais petit : « C’est très mal de se toucher, ne faites jamais ça ! ».  Quoi ça ?   Je me souviens à l’école maternelle, il m’était interdit d’aller aux WC avec les autres à la récréation, je me mettais face contre le mur de la cour, j’appuyais fort sur mon ventre et je me retenais, retenais, jusqu’à ce que l’envie soit passée, et j’était fier d’annoncer à Mère ma victoire. Au fil des ans l’habitude était prise, je me contrôle, et fais face à tous mes dégouts : les choses molles, la terre, le sable, tout ce qui est tiède et doux, une main, un bras, je n’aime pas toucher les gens, je ne touche pas mes parents. Se blottir ? je ne sais pas ce que c’est, il n’y a que mon chien qui se blottit à mes pieds… Nous ne sommes pas des gens qui se blottissent.

Pourtant, la fin de mon livre me surprend encore, lu et relu, je ne sentais pas arriver cette fin, ni ce baiser…  Hier je l’ai caché comme d’habitude au château, dans l’arrière cuisine, là où Mère ne va jamais.    Puis, je ne suis pas allé dans ma chambre, pas envie, j’ai préféré le parc, derrière la tour, le grand chêne centenaire. Mes cachettes, mon coin – larmes, mon arbre – consolation. Je l’ai entouré de mes bras, un long moment de silence, comme si on communiquait, on échangeait, moi mes désirs, lui ses réponses ; son écorce épaisse et dure, avec mille rides comme des ruelles profondes où je m’imaginais me perdre m’ont calmé. Je lui ai promis de m’inscrire ce trimestre au club de foot, Mère refusera, j’inventerai des études ; pour les vacances prochaines je réclamerai donnant-donnant une ou deux semaines avec un groupe de mon âge ; je suis bon élève, je veux oser auprès de Père, et s’il refuse je mettrai le bac en balance ; je veux essayer. »

Loic a refermé son livre, l’œil dans le vague, il reste là, regardant au-dessus de lui le feuillage qui tremble, puis il se lève, d’un pas décidé remet la chaise à sa place, et, voyant le banc encore occupé par les jeunes bavardes, il s’installe à côté en leur souriant.

Michelle Jolly.
L'illustration est tirée du blog: http://les-toiles-d-emi.over-blog.com. le dessin se trouve en page/8, 
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