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La piste d'écriture donnant quatre éléments (un lieu : un café – un objet : une valise très encombrante – une personne : le garçon de café – un moment : il est 22h) m'a évoqué très rapidement une scène du film Green Book de Peter Farrelly, vu récemment. Je tente ici d'en recréer l'atmosphère.

 La route défile, monotone et droite. Tony, aux larges épaules tient d'une main le volant d'une Cadillac bleue flambant neuve. De l'autre, il enfourne un gros morceau de poulet frit, dégoulinant de graisse. A l'arrière, Don Shirley, bien droit sur son siège, observe la scène silencieusement, en dissimulant mal un léger dégoût. Pianiste classique virtuose, acclamé à New-York, Don Shirley vient d'entamer sa première tournée à l'intérieur du pays, en novembre et décembre 1962. Ses nombreux contrats vont l'amener du Midwest au Sud profond pour se terminer en Floride, à la veille de Noël. Ce sera donc un long trip de deux mois avec un concert chaque soir ou presque, pour lesquels il a exigé de jouer exclusivement sur un Steinway. Il est accompagné d'un violoncelliste et d'un contrebassiste qui forment avec lui le Don Shirley Trio. Ces derniers voyagent séparément, dans une autre Cadillac bleue, strictement identique. Les deux voitures se suivent, se doublent ou se séparent, au gré de la fantaisie de leurs chauffeurs.

–         Jamais mangé de poulet frit aussi fameux, clame Tony en se retournant complètement vers Don. Vous devriez goûter. Tenez, voilà, goûtez-y !

–         Regardez la route, Tony, le sermonne Don.

Tony qui n'en fait qu'à sa tête lui refourgue de force un morceau du poulet qu'il a déjà mordu et Don, pour ne pas le laisser tomber, est obligé de saisir le morceau.

–         Mais vous m'obligez à manger ça sans assiette, ni fourchette, ni couteau, se défend-il d’un ton offusqué.

 Malgré tout, il se fait violence et détache un petit morceau de poulet entre ses lèvres pincées. Tony l'observe dans son rétro : Alors, avouez qu'il est bon ! C'est vrai, reconnaît-il, mais que va-t-il faire des os ? Tony baisse alors sa vitre et jette au loin l'os qu'il vient de nettoyer à fond. Surpris par la rapidité du geste, Don se garde de faire une nouvelle remarque. Après tout, la nature retourne à la nature. Il imite donc son chauffeur dès qu'il a terminé à son tour. Tony étouffe un petit rire et profite de ce moment pour jeter sa canette vide. Ah, mais là, ça ne passe pas, car Don, qui est très bien éduqué, est en plus écologiste avant l'heure. Ayant vérifié que la voie est libre jusqu'à l'horizon, il oblige Tony à reculer jusqu'à la canette et à ouvrir sa portière pour la ramasser.

 Don Shirley est un afro-américain, comme on dit aujourd'hui, mais il est un nègre pour les habitants du Sud ségrégationniste, dans ces années 60 où les marches pour les droits civiques commençaient à prendre de l'ampleur. Nullement militant pour sa part, il est musicien avant tout, spécialiste de Brahms et de Chopin (Joe Pin, comme l'écorche Tony). Mais curieusement, il semble ne pas connaître le rythm'n blues qui était pourtant déjà très populaire en Amérique. Il n'a même pas entendu parler d'Aretha Franklin, à la grande surprise de Tony, qui lui est fan de la chanteuse.

 Le paysage continue à défiler dans un silence interrompu de temps à autre par les éructations de Tony. A l'arrière, Don Shirley tente de conserver son calme olympien. Ils viennent d'atteindre l’État de Caroline du Nord. Dans les champs, désormais, c'est une main d’œuvre nombreuse qu'on voit, au loin, s'affairer aux travaux agricoles. Et à l'entrée d'une bourgade, la voiture double une longue cohorte de travailleurs, tous noirs, aux visages harassés de fatigue, qui rentrent des champs en longeant la route. De lourds regards vont et viennent de la Cadillac à la colonne humaine, chargés d'étonnement, de stupeur, de colère rentrée. Du dandy noir ou du pauvre hère en haillons, on ne saurait dire lequel est le plus étonné des deux.

 Dans cet État où la ségrégation sévit, pour la première fois depuis le début du voyage, Don devra descendre dans un hôtel « Black only ». Celui mentionné dans le guide, le fameux « Green book », est un motel sinistre et crasseux, où quelques hommes et femmes nègres s'interpellent en braillant à travers la cour. L'arrivée de Don, très grand, tiré à quatre épingles, suivi de son chauffeur blanc qui porte une énorme valise sur son épaule, crée là aussi la surprise et fait braquer tous les regards sur eux. Un peu plus tard, poussé dehors par l'inconfort de sa chambre étouffante, Don se risque à aller prendre le frais dans la cour. Mais il ne tarde pas à subir les quolibets des autres clients, pas habitués à voir descendre là une telle « gravure de mode ». Il décide donc d'aller voir ailleurs en ville si l'air y est plus respirable.

 Il est déjà 22h. Il n'a rien mangé depuis le poulet frit et surtout il a besoin d'un petit whisky pour se remonter. Il pousse donc la porte du premier café qui lui paraît assez bien tenu, sans prêter attention au panonceau « Niggers forbidden ». A la faveur de l'obscurité, personne ne remarque son entrée, dans un premier temps. C'est lorsqu'il arrive au bar qu'il comprend : une sorte de cow-boy, taillé comme un catcheur, lui ordonne de prendre la porte immédiatement et le menace d'appeler la police. Don fait l'erreur de ne pas s'exécuter aussitôt. Il se prend un coup de poing dans la figure qui l'envoie choir sur le sol. Heureusement, ses deux musiciens, qui se trouvaient dans le bar, volent à son secours et l'un des deux va chercher Tony et ses gros muscles à la rescousse.

 Chancelant, Don reprend ses esprits sur le trottoir, pendant que Tony lui tamponne le visage avec un mouchoir humide. Non loin de là, ils repèrent un restaurant pour nègres, bondé et très animé. Ils s'y installent tous les quatre et parlent avec leurs voisins. Un vieux piano droit trône sur une estrade, à côté d'une batterie, mais les musiciens font la pause. Don qui a révélé à ses voisins de table qu'il était pianiste est invité à jouer. Sans se faire prier, il interprète un morceau de son répertoire, puis se laisse aller à une improvisation libre, inspirée des chansons nostalgiques de son enfance. Les cuivres et le batteur du sextet ne tardent pas à le rejoindre et tous s'accordent à improviser sur des rythmes New-Orleans. Don s'y laisse entraîner avec la plus grande aisance, grâce à sa virtuosité et à son très grand métier.

 Tony, qui vibre naturellement à ces rythmes qui lui sont familiers, se sent tout à coup heureux et détendu, sans trop savoir pourquoi. Son patron a enfin brisé le masque, semble-t-il, et il se sent alors plus proche de cet homme froid, au premier abord, mais si sensible et attachant, au fond. 

C'est à partir de cette soirée mémorable que les relations entre Tony et son patron se sont progressivement apaisées pour évoluer vers plus de complicité...