papillon vert

Piste d’écriture : placer un personnage face à une épreuve, dans un endroit/une situation d’où il pourrait ne pas revenir.

La voix d’Éloïse

 Personne ne lui avait dit ce qu’elle risquait. Et pourtant, Papa et Maman le savaient, et peut-être même Marc et Sophie, mais elle, la principale intéressée, n’avait pas été prévenue. On lui avait dit qu’il fallait l’opérer pour qu’elle puisse mieux respirer, et comme toujours elle s’était laissé faire. Car les opérations, elle connaissait, cela faisait huit ans qu’elle en subissait une à deux par an, comme lourdes conséquences de sa naissance prématurée. Éloïse s’est habituée aux chambres d’hôpitaux, aux lits roulant vers la table d’opération, à l’anesthésiste qui la fait compter jusqu’à 10, aux infirmières qui quelquefois prennent un peu de leur temps pour lui lire une histoire. Quand Maman ne peut pas être là, c’est Papa qui s’occupe d’elle, et même des fois Mamie, qui est la plus rigolote : ensemble, elles font des concours de dessins, et ce n’est pas toujours la plus âgée qui l’emporte…

Cette fois-ci tout s’est passé comme d’habitude jusqu’à son réveil. Quand elle ouvre les yeux, Maman est là, qui lui tend un verre d’eau, sachant que c’est la première chose qu’elle réclamera.

- Ça va, ma puce ? Tout s’est très bien passé, le docteur est content.

J’en ai quand même un peu marre des opérations, se dit Éloïse, maintenant il va falloir attendre des semaines avant de jouer avec ma sœur et mon frère et de pouvoir retourner à l’école. En général de bonne composition, aujourd’hui elle a envie de protester un peu. En plus, elle a mal à la gorge.

- Maman, articule-t-elle, … mais aucun son ne sort. Maman, essaie-t-elle à nouveau, sans plus de succès. Elle tousse, mais toujours aucun son. Elle s’agite, s’énerve.

- Calme-toi ma puce ! Si tu n’arrives pas à parler, ce doit être à cause de l’anesthésie ; cela t’est déjà arrivé, ça va passer, attends un peu.

            Mais deux, trois, quatre heures plus tard, pas d’évolution. Cela met Éloïse dans un état d’angoisse excessif aux yeux de Maman, de Papa qui les a rejointes, et des infirmières qui passent de temps à autre. Éloïse ne peut surmonter sa panique, elle se sent emprisonnée. Le désagréable sentiment de dépendance éprouvé depuis son lit d’hôpital est encore accentué par le fait qu’elle ne peut pas s’exprimer. Elle a l’impression d’être redevenue le bébé d’autrefois auquel on faisait subir examen sur examen et opération sur opération, comme à un objet sans volonté ni ressenti. Elle commence à avoir de la fièvre, et l’on fait venir l’interne, puis le chirurgien qui l’a opérée. Celui-ci répète que tout s’est passé au mieux, et ajoute qu’il n’y a aucune cause physiologique à cette extinction de voix. S’il y a avait eu une complication, le larynx aurait pu être touché, comme il le leur a dit avant l’opération, mais ce n’est pas le cas. Le médecin lui prescrit un somnifère et dit qu’il repassera le lendemain.

            Éloïse dort dix heures, mais dix heures peuplées de cauchemars. Elle s’est trouvée dans des situations effrayantes, mais au moment de crier pour repousser sa peur ou avertir les autres, sa bouche s’ouvrait sans émettre aucun son. N’importe qui aurait pu lui dire que de telles images étaient monnaie courante dans les rêves, qu’il n’y avait pas de raison de s’affoler. Mais elle est toute seule face à ses frayeurs, qu’elle ne peut ni maîtriser ni exprimer.

Au matin, toujours aucune amélioration. Après l’avoir examinée, le chirurgien demande à voir Maman en dehors de la chambre. Cette extinction de voix semble plutôt d’ordre psychologique, causée par un gros stress ou un choc. Lui ne peut rien faire de plus. Le temps semble être le meilleur allié.

Ainsi donc, Maman et Papa savaient qu’il y avait un risque, et ne lui en ont pas parlé. Éloïse n’arrive pas à se faire à cette idée. Et n’arrive pas à parler non plus. Il y a tellement de colère et de déception en elle… Papa lui apporte une ardoise pour qu’elle puisse écrire, elle la jette deux fois avant de se résoudre à l’utiliser. Sophie et Marc viennent la voir, mais ils ne savent que faire devant son visage plein de larmes. Sa gorge n’est plus douloureuse ; elle ne fonctionne simplement plus.

Le retour à la maison la semaine suivante est une épreuve pour tous. Éloïse redevient autonome, mais ne peut pas encore aller à l’école. Elle assiste, toujours silencieuse, à ses séances de kiné pour contrôler sa respiration. À la maison, elle fait preuve d’une agitation et d’une désobéissance inhabituelles, et surtout elle ne mange plus. Et sans perfusion, elle s’affaiblit. Mamie est alors appelée à la rescousse. Elle arrive rapidement, avec sa bonne humeur et tout son matériel de peinture.

Au début, Éloïse fait comme avec les autres : elle ignore les efforts de Mamie pour l’approcher, et refuse toute interaction par papier et crayons interposés. Mais Mamie, qui est d’une patience à toute épreuve et a même réussi autrefois à venir à bout de la résistance de Maman, un cas d’entêtement pourtant hors du commun dans ses jeunes années, finit par trouver les failles dans la cuirasse d’Éloïse. Elle lui parle d’égale à égale d’expositions qu’elle a visitées, de ses peintres préférés, lui montre des reproductions d’œuvres, puis s’essaie à peindre devant la petite ; elles rient ensemble de ces essais peu concluants. Et peu à peu, grand-mère et petite-fille trouvent un moyen de communiquer paisible et naturel. Un jour, Éloïse prend le pinceau des mains de Mamie, et dessine un papillon qu’elle colore de toutes les couleurs présentes sur la palette. Mamie fait comme si de rien n’était, et continue les jours suivants avec ses paysages de guingois, pendant qu’Éloïse prend de plus en plus d’assurance.

La fillette ne recommence pas à parler, mais elle se calme, redevient gentille comme avant, et passe de plus en plus de temps avec ses toiles et ses pinceaux. Mamie doit repartir, mais Éloïse continue à communiquer avec le monde extérieur par le biais de ses dessins.

      L’histoire ne dit pas si elle va ou non retrouver la parole, ni si elle deviendra ou non une grande artiste, mais l’espoir est permis…