andy summers femme au chat

Piste d'écriture: photos d'Andy Summers (exposition au Pavillon populaire, Montpellier, 2019) 

Emilienne, depuis qu’elle s’est assise sur ce banc, n’a pas osé se lever et s’éloigner de ses affaires. A sa décharge, elle a passé tant de temps, une partie de la nuit, à s’installer. Quatre étages quand même, à monter et à descendre les bras engourdis par le poids de ses sacs plastique, du fauteuil pliant au tissu blanchi par le soleil, de sa seule valise dont un des deux clips de fermeture ne tient plus. Sous l’escalier de l’immeuble elle avait mis pour plus tard, au cas où, une sorte de diable — le mot la faisait rire à défaut de la situation — que des ouvriers avaient oublié sur un chantier voisin. Approprié, c’est cela qu’elle avait fait, elle se l’était approprié et justement elle y trouvait une sorte d’expression de justice car elle, si elle est là aujourd’hui, c’est parce que la ville a exproprié son propriétaire et que lui, il lui a demandé de partir.

Sur le diable elle a empilé la plupart des sacs où elle avait entassé ses maigres possessions. Emilienne est une femme rationnelle. Au plus bas de l’empilement les vêtements d’hiver, au-dessus, deux couvertures épaisses, et tout en haut un vilain sac-poubelle avec un peu de vaisselle, une nappe brodée de fleurs reçue en cadeau de mariage et qui n’a pas été utilisée plus de trois fois.

 

La première fois qu’elle avait sorti la nappe, c’est le jour où elle a reçu Monsieur le Professeur pour le thé. Son nom complet était Monsieur le Professeur Pierre-Paul Donnadieu. Marcel, le mari d’Emilienne, avait plaisanté en disant que certainement les parents du professeur n’avaient pas pu se décider entre le choix de Pierre et l’option de Paul et voilà pourquoi l’homme était affublé de ce double prénom un peu ridicule et redondant. Quelquefois, Marcel disait des choses qu’Emilienne ne comprenait pas mais elle craignait tant de paraître sotte qu’elle souriait comme s’il s’agissait d’une bonne blague. Ensuite et en cachette elle notait les mots qui lui avaient échappé et quand elle était seule elle ouvrait le dictionnaire mais, car il y en a toujours un, elle trouvait le sens du mot recherché mais elle en avait perdu le contexte.

Elle se remémore la table mise avec le service à thé qu’elle étrennait aussi ce même après-midi, les sablés au citron sortis du paquet et empilés en couronne sur un plat un peu trop grand, les morceaux de sucres dans une boîte métallique légèrement cabossée mais jolie quand même.

C’était Monsieur le Professeur Pierre-Paul Donnadieu qui avait demandé à venir les voir pour leur parler de Gérard. Marcel n’a pas dit non alors elle a proposé samedi 14 heures pour le thé. Bien entendu qu’elle n’a pas envoyé un bristol ou une carte, elle s’est contentée d’écrire quelques lignes dans le cahier de correspondance et de s’angoisser à l’idée de recevoir un personnage aussi éminent. Heureusement que Marcel a plaisanté à propos de son nom, heureusement qu’Emilienne a souri, heureusement que le thé et les sablés étaient bons, heureusement que la nappe n’a pas été tachée. Monsieur le Professeur Pierre-Paul Donnadieu venait pour leur dire à tous les deux que Gérard, quel garçon méritant, avait obtenu une bourse pour poursuivre ses études à l’étranger, en Allemagne… Elle se souvient bien comment Marcel s’est rengorgé d’avoir un fils si intelligent et combien elle, elle s’était sentie dépossédée. Ils ont dit d’accord, ils ont serré la main du Professeur, Emilienne a débarrassé la table, lavé la porcelaine et soigneusement replié la nappe qui n’avait pas besoin d’être lavée. Ça, c’était la première fois.

 

La seconde fois, c’était bien plus tard. Gérard était rentré d’Allemagne, avec quelqu’un à présenter à ses parents. Marcel avait pour l’occasion repeint le plafond du living (depuis les dernières vacances de Gérard on ne disait plus la salle à manger, on disait « living » et on y avait installé deux fauteuils et un téléviseur). Emilienne avait préparé le plat préféré de son fils, un gigot de mouton accompagné de pommes de terre et de cresson. Elle avait commandé une glace qui, elle l’espérait, ne serait pas fondue au moment du dessert.

Ilona, c’était le nom de la personne en question. Blonde comme une allemande, assistante en physique à l’Université d’Heidelberg, gentille sûrement car elle souriait aux plaisanteries de Marcel sous les regards désapprobateurs de Gérard.

Quand elle a servi la glace qui se tenait encore assez bien, Gérard dit nous allons nous marier… à Heidelberg. Il ne leur a pas demandé s’ils feraient le voyage et Marcel a renversé son verre de vin. La nappe a été tachée et Emilienne a dû l’apporter à la blanchisserie car elle, elle n’y arrivait pas et voir cette salissure lui déchirait le cœur. Ils avaient reçu le faire-part mais Gérard n’avait pas pris la peine de le traduire. Et c’était pire qu’une tache de vin ou de sang de mouton.

Ça lui revient maintenant, Ilona n’avait pas aimé le mouton, ni le cresson. Elle avait mangé les pommes de terre et la glace, et n’était jamais revenue.

 

La troisième utilisation a été la plus triste. Depuis longtemps les plafonds n’avaient pas vu la peinture, le living était redevenu une salle à manger, les fauteuils s’étaient affaissés, la télé n’était plus en noir et blanc et sa lumière colorée rendait la vie un peu plus gaie, pourtant… Pourtant ça n’a pas empêché Marcel de mourir. Il s’était assis dans son fauteuil, chacun avait le sien, les pieds dans ses chaussons posés sur le bord de la table. On avait adjoint une table aux deux fauteuils alors il arrivait que l’un ou l’autre dise « le salon » ou « je vais me reposer au salon en regardant les informations ». Il regardait les informations et Emilienne, de la cuisine, l’avait appelé pour qu’il vienne manger. Chez eux on mangeait à la cuisine. Le vernis de la table de la salle à manger n’est pas du tout rayé, le chiffon O’cédar ne laisse pas de trace. Il ne lui avait pas répondu.

Quelques jours plus tard la nappe brodée fut posée sur la table où Emilienne avait installé quelques nourritures froides, pour les proches qui avaient suivi Marcel jusqu’à sa dernière demeure. La nappe fut la seule à s’en sortir indemne. Emilienne l’a repliée et laissée sur la table jusqu’à la prochaine fois. Gérard et Ilona ont envoyé un mot, des fleurs, ils ont dit qu’ils viendraient bientôt.

 

Dans l’escalier, quand la famille Vedel, la dernière à vivre encore dans l’immeuble, est partie, Emilienne a trouvé un chat, un chat jaune, presque roux, cette même couleur que la mèche de cheveux de Gérard quand il était petit, qu’elle avait conservée dans sa boîte à bijoux. Alors, elle l’a appelé Gérard, elle lui a acheté du Kit et Cat, c’est ce qu’il préfère.

 

Ce matin, Gérard qui rêvait de sortir pour voir le monde est content. Ils ont fini, Emilienne et lui, leur première nuit dehors. Elle lui a servi sa gamelle, la dernière assiette en porcelaine vestige du service à thé disparu. Comme ils n’auront plus de réfrigérateur à leur disposition la portion a été plus copieuse car, tout de même, on ne va pas gâcher ! Les premiers rayons de soleil illuminent la tête chenue d’Emilienne et font cligner les yeux de Gérard, pas celui de Heidelberg, non du Gérard qui est fidèle et qu’Emilienne ne peut s’empêcher d’appeler « Mon Petit ».

Bientôt elle pourra quitter son anorak qu’elle posera sur le diable pour masquer un peu son barda. A grands gestes elle convoque tous les amis disparus, tous les voisins évaporés, Marcel qui est parti trop tôt… Elle leur parle comme s’ils lui avaient obéi, elle leur explique que son fils viendra la chercher peut-être aujourd’hui ou au pire demain ou après-demain, enfin il viendra, la dame des services sociaux de la Mairie a assuré qu’elle le prévenait. Les premiers ouvriers arrivent, il est sept heures, pour s’attaquer à la démolition.

Nyckie Alause

La photo d'Andy Summers qui a inspiré cette nouvelle  est légendée: Istambul, Turquie, août 1998.