neige

Piste d'écriture: un évènement (ou une situation) dont on pourrait ne pas revenir.

LA DEFLAGRATION 

 Ce titre que je donne au papier je ne l’ai écrit qu’après avoir commencé à raconter. C’est pourtant ce qui s’est produit, une déflagration, et personne sur le moment n’y a réagi de la même manière.

Je marchais sur le trottoir de gauche, en plein soleil, un peu ébloui par son reflet à l’intérieur de mes lunettes, par la difficulté à percevoir les ombres portées longues et mouvantes devant mes pieds. Il devait être six heures passées de quelques minutes. J’avais regardé ma montre en descendant du bus et depuis j’avais traversé plusieurs rues et avenues et j’en avais oublié l’heure.

Les passants me doublaient, me croisaient, m’évitaient. J’étais, c’est bête à dire, comme un poisson dans l’eau. Des poissons qui se bousculent, on ne l’a jamais vu. S’ils se touchent c’est du bout des dents en quelque sorte et le plus petit devient un chaînon de la chaîne alimentaire…

Je pouvais à ce moment-là rester ébloui l’esprit traversé de pensée vagues, informes. Rien ne pourrait me faire presser le pas. Il m’arrivait de m’arrêter sans raison pour affiner une impression, une idée, une ébauche de la conversation que j’envisageais que nous aurions elle et moi. Reprenant ma marche, je comptais les premiers pas comme j’aurais pu réciter un mantra ou un quelconque abracadabra, une sorte de magie à laquelle nul ne croit mais qui aujourd’hui même, pourrait porter des fruits. C’était une bêtification qui me rendait léger. C’est exactement le sentiment qui s’inscrivit dans ma mémoire jusqu’à ce que cela se produise. Ce fut une déflagration pourtant, je le sais, la preuve était dans les journaux le soir-même, le lendemain matin, les jours suivants.

Mais raconter et vivre ne mettent pas en marche les mêmes zones du cerveau, les mots semblent appropriés puis ne le semblent plus, disons de moins en moins, au fil du temps.

Ce que j’ai vu. Il y eut comme un souffle. Imagine que tu as passé de nombreuses minutes, concentré et patient, à monter un circuit de dominos ou de morceaux de sucre et que, d’un geste malencontreux un personnage inattendu, en passant, bouscule la table, ou sans que cela soit aussi flagrant le personnage qui vient de s’introduire dans le tableau éternue et surpris tu sursautes, alors qu’il ne restait que quatre pièces, sucres ou dominos à poser pour achever ton œuvre… Te voici donc la vraie cause de la chute de l’édifice.

Donc je marche, ébloui de l’intérieur et pas seulement par l’idée de la future rencontre avec cette femme que je ne connais pas, mais par ces rayons de soleil renvoyés directement sur mes pupilles. Mes pas, ma pensée, ma vision, mon futur, flous. Je fais un faux pas et au fil de ma chute un souffle bruyant traverse l’espace qui m’entoure, la rue, ricochant d’une façade à l’autre accompagné de stridences à la limite de l’ultrason, et de vibrations profondes, d’infrasons qui dessinent des jets de poussières si photogéniques. Quand on est informé des conséquences il devient difficile et inapproprié de tenir des discours sur l’esthétique de la déflagration mais je n’en suis qu’au début, à la genèse de cette fin d’après-midi lumineuse, si lumineuse.

Si je n’en avais été qu’un observateur, je pourrais me cantonner dans cette attitude, la posture du narrateur qui ne prend parti pour aucun, l’inconscient, l’innocent, ne cachons pas les mots, l’imbécile.

Je reprends, guette bien l’instant où se produit la rupture. Soleil du soir, le pas du flâneur, les passants pressés mais séduits par cette belle fin de journée. Encore deux croisements et nous atteindrons le pont sur le fleuve. Je vois que tu es surpris que je dise nous. C’est que dans nos déplacements communs s’exprime une cohérence mélodique comme dans ces ballets de danse contemporaine dont on dit je ne comprends rien à la danse et pourtant on regarde et sans se l’expliquer on se laisse séduire puis quand cela s’arrête ne nous reste qu’un sentiment inexplicable qu’on ne pourra pas faire partager car les mots vont nous manquer.

Qu’est-ce qui a fait qu’à cet instant précis apparaisse une entrave, se produise un faux-pas, et que ma pérégrination s’achève sur le gravier qui s’est accumulé au bord de la chaussée. Ces graviers gris que les roues des voitures ont poussés jusqu’à dessiner des guirlandes, nul ne sait d’où ils proviennent. Avant que mon corps n’atteigne le sol dur du trottoir et mon visage brutalement la bordure de ciment, je ne m’étais pas interrogé à ce propos.

Relevant la tête dans un rebond douloureux je constate les corps qui se sont affaissés, tu comprends l’image que j’ai employée juste avant, affaissés sans pli, sans angle, sans souplesse, comme des dominos. La poussière dont je viens de parler ne se contente pas de se soulever du sol mais déferle pour accompagner le bruit naissant. Pour cette phase non plus je ne suis pas très précis. Déferlement semble d’autant plus adéquat que des cris l’accompagne comme des grains qu’un vent soulève dans le but d’une semaison dont les fruits futurs restent inconnus.

Quelqu’un vient de s’allonger près de moi. Avec compassion ? Allongé. Une personne qui doit être une femme, dont l’odeur est douce comme une peau nacrée. Compassion ? Non c’est seulement sa main qui saisit la mienne et la serre, un peu trop fort, pour que je tourne les yeux vers elle. Ses cheveux magnifiques, auburn dans la lumière de cette belle fin d’après-midi, recouvrent ses épaules qui tressautent au rythme de ses sanglots. Je dis ça va aller, je ne vous lâcherai pas, n’ayez pas peur ! mais je n’en pense pas un mot.

Le bruit qui se déploie est indescriptible mais je vais essayer de te faire comprendre. Des sons les plus aigus ne restent que des cris, des infrasons ne persiste que la poussière. Entre ces deux registres tout est devenu possible et se mêlent des brisures, des cassures, des rayures, des striures, des rognures, des griffures… tous ces mots me submergent sans problème de rime, sans interruption.

Et lentement, très lentement, les sanglots, les pleurs et les gémissements d’incompréhension gagnent du terrain, de l’espace, de la présence.

Cette femme, dont je tiens fermement la main et qui commence à se calmer, et moi, c’est presque sûr, marchions il n’y a qu’une minute dans la même direction. Quand je relève la tête pour mesurer l’ampleur de ce que je ne sais pas encore être une catastrophe, je constate la présence terrifiée et les genoux râpés de deux jeunes gens qui venaient vers nous et que le soleil m’avait empêché de voir. Je leur fais, de ma main libre, un signe qui se veut rassurant. Un petit couple. La très jeune femme serre la main de son ami et nous nous regardons, eux deux et nous deux, comme on s’observerait dans un miroir à des années d’intervalle.

La seconde vague de poussière passe au-dessus de nos têtes sans effleurer le sol. Comme les jours de neige, le nuage atténue les sons et nous isole. Juste le temps que nos respirations se calment un peu. Je perçois l’odeur de cordite. Et je comprends que ce qui vient d’arriver en est une. Une déflagration.

Demain nous en saurons la cause et la raison. Tu la sais forcément, tu as dû lire le journal, entendre la radio, regarder les infos à la télé. On m’a dit que des images ont tourné en boucle moins d’une heure plus tard sur le net avec toutes les théories qui ne rendront pas les hommes meilleurs.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés allongés côte à côte, moi lui tenant la main qui devenait brûlante. Puis je lui ai dit il n’y aura pas d’autre déflagration, venez. Nous nous sommes redressés et nous avons, sans nous lâcher, tendu nos mains restantes aux deux jeunes gens. Ils se sont levés et nous ont suivis. Nous avons rebroussé chemin et au croisement suivant nous avons tourné sur la droite et sommes rentrés dans un café. Au loin, on commençait à entendre les véhicules de secours, les pompiers, la police. Les stridences doppler des sirènes ont réveillé une mémoire ancienne et le mot « déflagration » s’est inscrit dans mon esprit en occupant toute la surface.

Mes compagnons se sont assis et je leur ai dit que nous ne risquions rien, que la déflagration était passée.