Tarot_divinatoire_pour_les_de_butants_c1

En ce mois de février, Paris grelotait au point de fissurer le baromètre. Au rez-de-chaussée d’un immeuble haussmannien, le hall était en pleine rénovation de peinture. La lumière du jour traversait à peine le studio qui donnait sur une cour borgne où s’entassaient les objets inutiles en partance pour les puces de Saint-Ouen.

Dans son petit bureau encombré d’un bric-à-brac désolant, Nolla Karpachian, nouvellement retraitée de la mairie de Paris, avait passé 20 ans aux services des archives. Elle avait trouvé la cause de ses allergies : la poussière et les petits chefs. 

Nolla, en réalité Emmanuelle, était à temps perdu cartomancienne, voyante, devineresse de talent, de bonne aventure. Elle se vantait aussi, dans son quartier près du cirque d’hiver dans le onzième, d’être habile au jeu de tarot, un don inné, disait-elle avec sa gouaille légendaire. L’avenir d’autrui lui venait de plusieurs générations de femmes brillantes, de la branche maternelle. Ses grands yeux noirs de biche hypnotisaient les gens impatients de découvrir une vie meilleure dès demain, pour en finir au plus vite avec le présent. Des clients et surtout des femmes désiraient connaître la partie la plus belle de l’iceberg.

17h30. Le dernier rendez-vous de la journée sonna à la porte. Une belle quinquagénaire, grande, femme mondaine en manteau de fourrure et béret sur la tête, l’air un peu confuse, entra timidement. Une longue écharpe, de laine blanche enroulée autour du cou, cachait la moitié de son beau visage. 

Une heure plus tard, rassasiée d’un bla-bla mielleux et mystérieux, la cliente s’apprêtait à repartir. Nolla la pensait rassurée et allégée, surtout de quelques billets d’euros. Lesquels avaient été imprimés récemment par un malin de Belleville, un nouveau faussaire de la place de Paris. Il avait fait un travail d’orfèvre que la dame à l’écharpe blanche jugeait remarquable. Mais les inspecteurs de la police en charge de l’enquête n’étaient pas du même avis.

Après avoir salué l’élégante, Nolla se retourna en direction de la bibliothèque dont les étagères croulaient sous les ouvrages d’ésotérismes. En effet sous le meuble, Pépette miaulait bizarrement. Trois secondes d’inattention suffirent pour que la belle femme du monde chaparde une statuette en or, un buste de Napoléon Premier. Illico et par habitude, elle fourra l’Empereur au chaud sous son manteau, puis sans un mot fila à l’anglaise dans la rue froide, se noyant entre les passants pressés de rentrer chez eux.

Pour une fois la voyante n’avait rien vu. Elle ne se rendit compte du délit que le lendemain après-midi en rentrant au bureau, vers 14 heures. 

Contre le mur de l’immeuble, une plaque en marbre rose aux lettres argentées signale pourtant bien : Nolla, voyance sérieuse de mère en fille depuis 4 générations.