Piste d'écriture: camper un personnage via une métaphore.

 

Le centaure de quinze ans

(Daniel, de La Place Rouge à Griffeuille, Arles, 1970)

 

(…) « Près du passé luisant demain est incolore » G. Apollinaire, Cortège, in Alcools.

 La longue barre d'immeubles qui longeait la rue Winston Churchill formait à un endroit un décroché, une oasis carrée avec une fontaine au milieu, en retrait de la rue. Notre Place Rouge était loin de Moscou. Je ne connais toujours pas son vrai nom, mais qui le sait, à part les bailleurs immobiliers de ce parc de HLM et les professionnels qui gravitent autour ?

 La genèse de ce surnom est d'une simplicité biblique : un goudron rouge revêtait le sol de ce lieu. 

Dans un angle, au fond de la place, vivait Daniel.

Daniel vivait seul avec sa mère, phénomène très rare à cette époque. Et c'était lui-même un phénomène !

A 14 ans ou 15 ans, à cheval sur sa mobylette gonflée, équipée d'un siège biplace en peluche et au pot d'échappement hors norme comme lui, il sillonnait les rues du quartier dans un bruit de tempête. Il portait un blouson noir à même la peau, ouvert l'été, fermé l'hiver. Sans casque et les cheveux longs flottant au vent, il mâchait du chewing-gum, en regardant passer les gens d'un air narquois, à travers ses lunettes en verre fumé ovales, celles-là même des héros de séries policières ou du chanteur John Fogherty, de Creedence Clearwater Revival. Mais son héros à lui, c’était James Brown. D'ailleurs, « faire le James » disait bien cette attitude de petit caïd au torse bombé qu'il incarnait si bien.

Il avait la gueule de l'emploi, et de la gueule aussi. En véritable hors la loi, il n'hésitait pas à répondre d'égal à égal aux adultes qui l'apostrophaient lorsqu'il démarrait sa mobylette.

Chef naturel, il emmenait avec lui une petite bande de gars exercer leur autorité à travers la ville et tenter de repousser les frontières de leur territoire, au-delà du Mouleyrès d'abord, puis jusqu'au Trébon au nord, à Barriol au sud, et jusqu'aux tréfonds de la Roquette. J'imagine des affrontements mémorables, sous le ciel bleu de cette Provence des terrains vagues, entre deux cités « radieuses ».  Et l'été, aux beaux jours de fêtes portant des noms de saints, ils s'en allaient ensemble provoquer, dans les bals de village, les jeunes rustauds de la campagne, des gaillards élevés à la ferme qui n'attendaient qu'eux, les manches de pioche en embuscade.

Dans la nuit, ceux de la bande s'en revenaient penauds et bosselés, mais ils oubliaient vite et l'année suivante, s'en retournaient à la pêche à la castagne.

Nous, les plus jeunes, n'approchions pas, nous tenant en respect et dans la crainte devant ce personnage mi-homme mi-machine, centaure greffé à son deux-roues.

Paul Barry, octobre 2019

Ce texte est extrait d'un travail en cours. Vous pouvez Paul Barry sur WeLoveWords, sous la signature de Al Prubay. http://welovewords.com/alprubray