Piste d'écriture: créer un ou des personnages, à partir des portraits de Vincent Bioulès.

-I-      Madeleine et les rois

 

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Jusqu’au mois de janvier dernier, je crois que c’était le 6, drôle d’Epiphanie m’a dit Gustave, j’acceptais que l’on m’appelle Madeleine.

« C’est bien ton nom » me diras-tu… « Que s’est-il produit le jour des rois ? ».

Eh bien… rien justement, ou disons pas grand-chose. Je crois me souvenir que j’attendais quelque chose, ou à tout le moins que j’éprouvais une impatience inexplicable. Il faisait froid, rien d’exceptionnel pour un début janvier. La fenêtre restait entrebâillée et du dehors s’infiltrait une humidité chargée de l’odeur des fumées. J’ai frissonné, le chandail rouge de Gustave abandonné sur le dossier du fauteuil a rejoint mon cou, vêtement autonome comme une écharpe. Le piquant de son parfum, celui de Gustave et de la laine épaisse et râpeuse, a rougi mon cou.

— Comment veux-tu que je t’appelle désormais ? Dis-le moi puisque Madeleine ne te convient plus…

Tu auras pensé que j’ai perdu la tête mais ce n’est pas ça. J’attendais.

Une fois couverte je me suis dirigée vers la fenêtre que j’ai ouverte, en grand, à deux battants. Dehors, la rue, ses bruits, ses chocs sourds dont l’origine reste toujours inexpliquée, ses murmures et de loin enfin un cri, je me suis penchée au dehors. Ce mot, dehors, je l’aime.

— Quand nous étions enfants tu voulais toujours que nous allions jouer dehors. Moi je trouvais que dans ta chambre, dans ta maison, nous étions si bien. Je te disais « oui » mais par amitié. Le dehors j’en venais et dans ta maison il y avait une odeur de vanille et de gâteau que chez moi je ne pouvais même pas espérer.

Tu ne me l’avais jamais dit. Pour les aventures, nous deux ne pouvions que les envisager, dans ma chambre, alors que mon frère Gustave allait les vivre, les vivre vraiment, au dehors. Mais je reviens à ce matin où j’attendais qu’un évènement se produise. J’ai fini par refermer la fenêtre et le silence a repris le dessus dans la bibliothèque.

Te l’ai-je précisé ? Je suis dans la bibliothèque. J’ai envie de faire cesser cette démangeaison mais dois-je revenir à mon personnage ? car c’est ce que je suis, un simple personnage, un poncif de personnage, sans personne à qui adresser la parole, une petite fille montée en graine qui rêve du dehors dans sa jupe un peu longue surmontée d’un cardigan d’un vert assez franc qui fait, dit ma mère, « un superbe effet de contraste avec ta chevelure rousse ». Si elle croit que c’est facile d’être rousse avec une veste verte, elle se trompe, dangereusement. Mais tu la connais, c’est ma mère et… Non mais arrêtons sur le sujet, je ne veux pas parler d’elle aujourd’hui.

Donc, me voici dans la fameuse bibliothèque familiale à sortir un livre ou un autre, mais sans le tirer complètement du rayonnage. Je papillonne, voilà ce que je fais. Quand je repousse le dernier ouvrage, il produit un petit frôlement mouillé comme un baiser et le souffle de son déplacement projette dans la pièce au-dessus de ma tête, un petit billet. Je m’en saisis, au vol, la manche du chandail rouge glisse sur mon épaule. Je pourrais si je le voulais me débarrasser du vêtement de mon frère et de la démangeaison persistante mais non, je la repasse et même je serre un peu. Une chaleur m’envahit, une vague. Au bout de ma main, au seuil de mes doigts, le petit papier replié sur lui-même subit le contre-coup de la vague de chaleur, il se recourbe, curieux de laisser entrevoir une écriture fine et nerveuse « Mado est parfaite quand elle sourit ».

Du fond de l’appartement Gustave crie « Madeleine, tu es là ? ».

Nous sommes le six janvier, ce n’est pas mon anniversaire, nous tirerons les rois tout à l’heure (c’est à dire que nous aurons un gâteau couvert de fruits confits de toutes les couleurs, qu’à l’intérieur il y aura une fève de porcelaine, qu’un roi et une reine seront choisis, enfin tout le bastringue…).

Je ne réponds plus de rien et surtout pas à ce prénom si conventionnel et, l’oserais-je, un prénom si bourgeois. Donc Gustave peut bien s’égosiller, je ne lui répondrai pas…

— Tu désires que je t’appelle Mado alors ?

Je, m’appelle Mado. Je suis allée en catimini dans ma chambre. J’ai ôté le cardigan, la jupe tellement correcte en longueur et en couleur, le pull-over rouge. J’ai lâché mes cheveux sans les brosser. Ils avaient pris un pli naturel et je les ai fait gonfler en passant mes doigts à l’intérieur. D’une voix un peu plus grave que ma voix naturelle je me suis essayé à dire « Mado, Mado, je m’appelle Mado », devant le miroir. Et quand on a la chance de posséder un tel nom il faut devenir le personnage que le monde attend. Les collants verts, je les avais, la jupe courte et la veste dorée, en catimini (encore, Mado doit-elle user du « catimini » ?), je suis allée les dérober dans l’armoire de ma mère.

— Raconte-moi encore le déjeuner d’Epiphanie. Allez Mado, raconte !

 

Plusieurs fois Gustave est venu toquer à ma porte. Il a dû se résoudre à mettre le couvert à ma place. J’ai entendu la sonnette de la porte et mes grands-parents qui se débarrassaient des manteaux dans le vestibule. La voix de mon père qui disait à Gustave « Va chercher ta sœur ! ». La voix de ma mère qui criait depuis la cuisine « Madeleine, viens m’aider, tout de suite ».

Alors, ce six janvier, jour des rois, je suis sortie de ma chambre et je les ai rejoints. Tous se sont tournés vers moi quand je suis entrée dans la salle à manger. Les bouches se sont ouvertes, les souffles ont été retenus, les sourires se sont bloqués aux commissures et c’est mon père qui a retrouvé sa voix le premier « Madeleine, c’est quoi cet accoutrement ? ».

Je n’ai pas répondu et je me suis assise. Maman a pris le relais « Madeleine, que se passe-t-il ? »

J’ai cédé. J’avais pourtant pensé que me voyant ainsi celui qui avait écrit le billet m’appellerait par mon nom nouveau, mais non.

— Maintenant, appelez-moi Mado. C’est mon nom nouveau, mon nouveau personnage, enfin, c’est moi.

Grand-mère a ri nerveusement. Elle aussi se nomme Madeleine.

— Madeleine, ça suffit cette comédie ! a dit mon père

J’ai fait comme s’il n’existait pas et j’ai eu la vie sauve grâce à Gustave qui économe, a tapé dans les mains au-dessus de sa tête « C ‘est cool, Mado ! ».

Grand-père a dit à sa femme « Pourquoi pas, on ne pourra plus vous confondre. ». Ma Grand’mère, me semble-t-il, a rougi et m’a adressé (en catimini) un clin d’œil.

Jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas découvert l’auteur du billet. Je jurerais que Madeleine, elle, elle le sait…