Une suite... toujours inspirée par les Portraits de Bioulès.

II. Madeleine et Gaspard

 

mado

Déjà, bien que Madeleine n’ait rien prévu, la situation est en train de s’inscrire dans le temps, d’évoluer, en cette toute fin d’après-midi.

— Tu as dit « déjà », mais n’est-ce pas étrange, inapproprié, d’employer ce mot ?

Non, la suite de mon histoire va te démontrer que c’est le seul mot qui peut introduire cette suite à la narration précédente.

J’aurais pu dire « enfin » mais j’ai craint qu’une telle entrée en matière enferme le reste de mon récit dans une durée tellement déterminée qu’elle en deviendrait finissante.

(Mon interlocutrice habituelle, et meilleure amie, trouve toujours le moyen de relancer l’histoire. Elle est, au fil des heures devenue curieuse et peut-être jalouse de « Madeleine » …).

Je reprends : « Madeleine » est devenu Mado dans le chapitre précédent. Je vais prendre la distance suffisante pour te raconter la suite, bien que tu saches que l’observatrice c’est moi. Ça me rend ma narration plus facile…

 

Le déjeuner s’achève sur une telle lourdeur — sans roi ni reine, la fève reste dans le royaume — que malgré le froid du dehors et le jour finissant, Mado reprend le pull-over rouge de Gustave qui lui a servi d’écharpe, attrape ses gants et son manteau dans le placard du vestibule et dit très fort « Je vais prendre l’air ». Quand la porte claque elle croit avoir entendu sa mère dire «  Que lui arrive-t-il ? » mais elle l’imagine peut-être.

Elle descend le boulevard. Son manteau est ouvert et chacun de ses pas capture un éclair de lumière électrique sur la rondeur de ses genoux sublimée par le collant vert et brillant. Elle perçoit cela comme un accompagnement à sa musique intérieure doublée de l’effet hypnotique des éclats verts. Chaque pas allège le suivant, chaque mètre parcouru donne de la liberté à ses mouvements.

 

Elle contourne la station de bus dont un des néons clignote. Des gens attendent assis, debout, appuyés contre le panneau publicitaire. Elle s’interroge et essaie de déterminer lesquels prendront le 15. Arrivée au croisement, elle hésite, fait volte-face, revient sur ses pas, rejoint la station, regarde un jeune-homme brun dans les yeux.

— Il m’avait bien semblé te reconnaître… lui dit-elle. Nous sommes ensemble au cours de monsieur Dumont non ?

— Heu…, (plusieurs secondes s’écoulent), heu, Madeleine ?

S’il hésite autant avant de lui répondre c’est que la fille en face de lui est tellement différente de Madeleine. Elle pourrait être sa sœur, sa cousine, l’incarnation improbable d’une fille cool. Il bafouille, il la dévisage, son regard s’échappe pour éviter le sien.

— Mado ! Dorénavant je ne suis plus la Madeleine d’hier. Et toi, tu dois m’appeler immédiatement par mon nouveau nom.

Il tente de lui dire que Madeleine, lui il aime bien, que Mado, ça fait un peu faubourg.

Le Bus numéro 15 s’arrête devant eux, peu de gens en descendent, presque tous y montent. Les portes pneumatiques se referment dans un souffle et les laissent, Mado et lui, quasiment seuls. Les quelques sièges pas trop déglingués, encore chauds des présences précédentes les accueillent. Le silence du soir, de la circulation, de l’hiver, des fêtes passées, les assises tièdes, les clignotements qui égrènent les instants comme une horloge dans cette bulle de la station de bus créent une intimité.

— Tu as raison de me dire que je déraisonne, que j’invente, mais attends…

Mado, pourquoi à lui alors que jusqu’à présent ils ne se sont presque jamais adressé la parole, Mado lui raconte comment elle a claqué la porte de l’appartement et tout, absolument tout ce qui s’est passé avant. Elle passe de la nymphe au cocon, déchire la soie, éclot, s’assied devant toute sa famille pour finalement s’asseoir à côté de lui.

 

Gaspard, c’est son nom, n’avait rien prévu et ce qui lui arrive là, alors qu’il n’attend que le bus numéro 15 que d’ailleurs il vient de rater, il l’espérait. Plus tard, mais bien plus tard, quand il rentrera chez lui, il racontera à son tour et ainsi, lui aussi commencera à dire :

«  Déjà, cette rousse timide (ou sévère) dont je t’ai parlée, celle qui arrive toujours avant les autres et s’installe au deuxième rang, avec son port de reine (je sais je sais, c’est un poncif ridicule), c’est pour elle que je mets le réveil à sonner le vendredi matin, c’est pour être assis juste derrière elle, respirer son parfum, nourrir mon imagination romantique toute la fin de la semaine jusqu’au cours suivant de monsieur Dumont, jusqu’au mardi. (Il aurait aussi bien pu commencer par « Enfin, cette rousse… » mais Gaspard aime raconter les histoires en laissant entrevoir du mystère).

« Elle et moi, dans notre salon, je dis notre car l’intimité du lieu nous en rend propriétaires, notre salon-station, nous parlons longtemps. Des bus passent, s’arrêtent et repartent. Un petit garçon avec un cartable de musique s’est installé à la droite de Madeleine, Mado je veux dire, et la regarde en balançant ses jambes. Il la dévisage longtemps avant qu’elle n’y prenne garde. Elle consulte sa montre et lui demande « Il est tard pour un petit garçon. Tu as raté le bus ou tu attends qu’on vienne te chercher ? ». Il sourit et quand le 53 s’arrête, personne n’en descend, il se lève et avant que les portes ne se soient refermées, il lui dit « au revoir, Mado ».

Il nous a écoutés et demain, quand il aura grandi, il écrira dans un roman ce dont il se souvient.

«  Je relève les jambes que j’ai longues et m’essaie à faire comme le garçon musicien. Mes semelles frôlent le bitume et cela  la fait rire.

«  Vendredi j’essaierai d’arriver encore plus en avance pour la voir, pour lui parler, pour m’installer à côté d’elle. Vendredi j’espère que Mado viendra mais si Madeleine revient, je crois que j’oserai enfin lui adresser la parole.