Piste d’écriture : adopter le point de vue d’un objet et observer les humains.

 

Ma vie, une sinécure ?

 

C’est rare que j’aie la paix plus d’une heure. Il faut tout le temps qu’ELLE m’attrape, me tripote, me suçote ou tout simplement me tienne entre ses doigts. J’ai le sentiment d’une urgence, d’un besoin vital, cela dépasse réellement le cadre d’une simple envie, d’un caprice. Lorsque je suis bien luné, je me dis même que je suis un prolongement essentiel de sa main droite. Quand j’ai par contre besoin de reprendre mes esprits après ce qu’ELLE me fait subir, je me dis plutôt que ce serait sympa de vivre une longue période de repos. Je vais parfois même jusqu’à souhaiter, pas longtemps mais un tout petit peu, qu’ELLE se l’abîme, cette main tyrannique. Est-ce trop demander que d’obtenir un peu plus que les 12 heures par jour où ELLE est occupée à autre chose, pour mon propre développement personnel ? Car moi aussi j’ai une vie, des amis, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, une maison, bleue et transparente ces dernières semaines, et des activités sociales. Mais le fait est que, de par ma nature d’objet, je n’ai pas la mobilité nécessaire pour lui échapper, et qu’ELLE me soumet constamment à sa volonté. ELLE m’utilise pour tout : ses nouvelles et autres textes, ses slams, des listes diverses et variées, ses comptes, ses mots croisés, ses petits secrets, etc., etc.

Cela me fait penser à mon grand-oncle, plus malin que les autres : il s’est, un jour d’overdose d’écrits, laissé rouler derrière une armoire et n’a ainsi plus jamais eu à subir d’agressions physiques. Et comme en plus, derrière l’armoire, il a trouvé une gomme et un crayon à papier, il a passé le restant de ses jours à faire exactement ce qu’il voulait avec ses nouveaux amis. Certes, il a fini écrasé lors du déménagement suivant, mais n’empêche qu’il a eu une belle vie…

Bon, c’est vrai que je n’ai pas trop à me plaindre, ELLE me traite bien, me caresse souvent, m’envoie des ondes positives, me range toujours après usage. J’ai un peu la sensation d’être aimé, ce qui n’est pas le cas de tous les objets ! Il lui arrive toutefois d’être exigeante avec moi : lorsque survient le mardi, jour du cahier à carreaux, je sais que je vais être soumis à rude épreuve. On nous propose une piste et je dois avancer. J’ai parfois l’impression qu’ELLE attend que j’avance tout seul, sans qu’ELLE ne m’en donne l’impulsion. Comme si c’était moi qui devais avoir de l’inspiration… Faudrait quand même pas inverser les rôles ! Mais ce n’est que deux heures intenses à tenir, et souvent le résultat lui plaît ou la fait rire. ELLE le lit même à voix haute à ses amies. Alors je suis – bêtement – tout fier de moi !

Au début, quand j’ai sauté dans ses mains depuis le bac en plastique du magasin, dans lequel nous étions des dizaines dans une situation de proximité insupportable, je me suis dit « Chouette, une planque ! », pensant que j’allais garnir son bureau ou son sac sans être trop dérangé. Car je me suis laissé dire que depuis une vingtaine d’années, tous les humains sont accros à un nouvel objet : l’ordinateur, qui n’utilise pas d’encre et écrit plus vite et plus lisiblement que nous. Je trouve cet objet arrogant avec son écran lumineux, de plus en plus grand au fil des ans ; et il est tout le temps en train de faire du bruit pour se faire remarquer. Ah, ces jeunes ! Malgré mon antipathie instinctive pour ce soi-disant progrès, je dois avouer que j’apprécierais qu’ELLE l’utilise encore plus souvent qu’ELLE ne le fait, si cela doit me garantir plus de temps pour moi. Mais dès le premier jour, lorsque j’ai rejoint mes futurs compagnons dans sa trousse, j’ai rencontré son critérium, qu’ELLE possède depuis l’enfance. Il m’a raconté combien c’est une histoire d’amour viscérale entre ELLE, les stylos et les cahiers. Depuis toute petite, ELLE ne jure que par eux, ne se sent bien que si ELLE en a plusieurs à portée de main. Certes l’ordinateur lui rend des services, notamment dans son travail, et ELLE ne peut pas passer à côté d’une telle révolution dans le cadre de ses interactions avec les autres humains, mais son cœur, lui, est à tout jamais acquis aux « anciennes » méthodes. Mes illusions quant à une hypothétique tranquillité ont donc volé en éclats. Fallait qu’une telle fanatique tombe sur moi…

Bref, ce n’est pas encore que je suis à la retraite. Pour couronner le tout, je viens de comprendre qu’il n’existe plus beaucoup de mes congénères faits à partir de bouteilles recyclées (en effet, ELLE apprécie par-dessus tout les Pilot B2P Ballgrip medium) sur le marché, alors ELLE songe même à conserver mon enveloppe en la rechargeant indéfiniment de cartouches d’encre ! Vous parlez d’une vie, celle qui m’attend !

Si au moins un jour je pouvais lui servir à produire des écrits qui passeront à la postérité dans le monde des humains, alors mon sacrifice n’aura pas été vain…

sylvie pilot