Piste d'écriture: la vie vue par des objets. 

piano

Ça faisait des années que j’étais dans cette maison. La petite Alicia devait avoir cinq ans. Un jeune homme est venu, l’a assise sur le tabouret et lui a montré comment appuyer sur touches pour faire sortir des sons. Immédiatement une grande harmonie s’installa entre nous. Mais c’était il y a bien longtemps.

La jeune fille est partie à l’université, puis elle s’est mariée et aujourd’hui, elle attend un bébé. Ses parents ont décidé de se débarrasser de moi et de mon tabouret. Ils m’ont vendu à une vieille dame professeur de musique.

 

Aujourd’hui c’est le grand jour, on me déménage.

Alicia est venue pour ce moment, elle m’a fait comme une caresse, puis elle a joué quelques notes et enfin ce fut le départ pour ma nouvelle vie.

On nous a installés, mon tabouret et moi, dans une grande pièce triste et sombre. Les murs couverts de papier défraichis me donneraient envie de jouer un requiem. Il a fallu décider où me placer. Finalement ce sont les déménageurs qui ont choisi, la vieille dame n’arrivait pas à se décider. Je suis au coin de la pièce et je peux apercevoir la rue et les arbres qui la bordent. C’est une bonne place.

 

Enfin seule, la vieille dame s’est approchée et a porté ses doigts sur mon clavier. Je m’attendais à de la douceur. Ils étaient rugueux. J’en aurais presque eu un frisson tellement ils étaient âpres au toucher. J’ai appris par la suite qu’elle était bénévole pour les restos du cœur et qu’elle épluchait des tonnes de légumes pour les repas préparés par l’association. Ses mains étaient légères. J’aurais presque pu aimer s’il n’y avait eu la rugosité de ses doigts.  Elle joua un petit morceau, puis disparut pour la journée.

A son retour le soir, elle ne prit comme diner qu’un bol de café au lait et une tartine de confiture. Elle s’approcha de moi, effleura le clavier, hésita, puis s’installa sur le tabouret. Elle commença à jouer « l’Aigle noir » de Barbara, puis « Toulouse » et « Cécile » de Nougaro. C’était beau malgré que je sois désaccordé. Je faisais le maximum pour que mes cordes et mes marteaux ne fassent pas trop de fausses notes. Elle s’arrêta, des larmes plein ses yeux.

Quand elle fit un glissando sur mes touches blanches, je sentis mes cordes se dresser comme des poils sur des bras. Elle se leva, sortit de la pièce et éteignit les lumières. Le salon restait éclairé par les réverbères de la rue. J’aperçus un jeune couple qui s’embrassait. « Les amoureux se bécotent sur les bancs publics… » comme aurait dit Brassens.

Le lendemain vint l’accordeur.

 

Deux jours plus tard, je vis arriver les deux premiers élèves. Je compris immédiatement que ce serait difficile. C’était un garçon d’une dizaine d’années et sa sœur cadette. La vieille dame leur expliqua calmement les différentes notes et où elles se situaient sur le clavier. La petite jeune fille fit de son mieux, pendant que son frère s’impatientait à ses côtés.

Quand se fut son tour, je frémis. Il tapait de toutes ses forces sur les touches, tout en chantant à tue-tête : « Do Ré Mi Fa Sol La Si DO Gratte moi la puce que j’ai dans le dos, si tu l’avais gratté plus tôt, elle ne serait pas montée si haut ».

La dame tapa dans ses mains et commença à leur apprendre à jouer « Au clair de la lune ».

 

Le lendemain, un adolescent vint à l’appartement. Il était grand. Il était gros. Il semblait un peu demeuré. Il expliqua qu’il savait un peu jouer. Elle lui demanda de choisir un air qu’il aimait bien. Il s’installa, leva les bras, fit les gammes. Le contact de ses doigts ne m’a pas été désagréable. Je le vis fermer les yeux puis lever à nouveau les bras. Je m’attendais à ce qu’il me fracasse tellement il était imposant. Ce n’est pas ce qui se passa. Ses doigts caressèrent mes touches comme une plume. Cette fois aussi je frémis, mais de plaisir. Il avait interprété une partition de Mozart avec une rare légèreté. J’étais presque honteux de l’avoir jugé sur son apparence.

 

La dame lui demanda pourquoi il était venu. Il voulait qu’elle le prépare à entrer au conservatoire, expliqua-t-il. Elle se leva, s’approcha de lui. A son tour, il se leva. Comme elle lui disait : « c’est d’accord », il la souleva. Je craignais qu’il ne la casse. Mais non, tout en douceur il entama un pas de dance avec elle dans les bras. Elle ne touchait pas le sol. Quand il la reposa, il lui fit un baiser sur le front. Elle paraissait émue mais ravie. Alors je me concentrai, donnai le signal à tout mon petit monde et nous avons joué la musique du film « La Mélodie du bonheur ».

 

Le garçon et la dame se sont retournés, mais comme par enchantement nous nous étions arrêtés juste à temps, moi, mes cordes et mes touches ! Ils ont dû croire à une hallucination auditive…