Ce texte a été inspiré par une phrase déclencheuse, tirée du recueil de Mathias Malzieu, « 38 mini westerns (avec des fantômes », J’ai lu, 2011)

 

kebab-d-agneau (2)Ses parents lui avaient laissé de l’argent pour acheter de la vraie nourriture. Mes parents avaient fait de même.

Je sentais l’odeur de viande grillée depuis l’entrée de la ruelle, une odeur chaude et légèrement acide entrecoupée de filets sucrés comme ces fils de caramel qui décorent les îles flottantes.

Ses parents lui avaient suggéré d’acheter de la vraie nourriture. Les miens avaient fait de même.

Est-ce que le kebab venu d’Allemagne pour cuire dans cette ville grise du centre de nulle part serait considéré comme de la vraie nourriture ? Je marche à petits pas prudents vers l’enseigne jaune et noire de la boutique. Je marche à pas comptés et j’en suis au vingt-quatrième depuis que je me suis engagé dans la ruelle et si je continue au même rythme j’évalue la distance restante à douze ou treize pas.

Ses parents l’ont enjoint de consommer de la viande. Et aussi des légumes frais. Mes parents ont dit « protéines et fibres », mais c’est la même chose. Ils ont juste pensé que la formulation choisie étant plus scientifique, j’aurais moins de réticences et donc plus d’appétit.

Il ou elle marche devant moi et même si j’avais une faim dévorante, je n’oserais pas accélérer. Il m‘est inconcevable de le, ou la, devancer au comptoir du restaurant-boutique-épicerie. J’aurais pu rester sur la rue principale et jeter mon dévolu sur un de ces sandwichs sans surprise qui sont fabriqué à la chaîne avant d’être enfermés dans ces boîtes de plastique qui à coup sûr suppriment le craquant du pain et de la pauvre salade décorative. Quelquefois je me laisse aller à faire la queue devant ce genre de boulangerie au nom pompeux de « Fournil d’Anatole » ou de « Huche rieuse ». Je dois aussi avouer que j’ai déjà suivi une ou plusieurs très jolies filles qui ne se sont même pas aperçu de ma présence. Echoué à l’heure où tout le monde le fait dans la file d’attente, je respire leurs parfums. L’affreuse nourriture semble une récompense mais ce n’est qu’une consolation, médiocre.

Ses parents lui ont conseillé de trouver du plaisir, en sortant des sentiers battus, à s’essayer à l’aventure gustative de produits exotiques. Les miens m’ont juste dit qu’un peu de fantaisie me donnera de la curiosité et de l’appétit ? Je ne comprends pas pourquoi ils, enfin surtout ma mère, use de ce vocable en permanence à tous les modes, affirmatif, interrogatif, impératif et même négatif dans le style « Tu n’as pas d’appétit ? ».

Voilà ! Les quatorze derniers pas m’ont mené à destination ou presque. Si une personne est égale à un pas il ne m’en reste que cinq avant que mon tour n’arrive. Je vais employer cette dernière attente à étudier les propositions (dont je vous fais grâce).

Ses parents lui ont laissé de l’argent sur la table de la cuisine. Les miens sur celle de la salle à manger. La plus grosse différence entre nous n’est pas dans la hauteur du pécule qui, les uns et les autres l’ont bien spécifié, devra être employé avec raison et prudence, mais juste dans le fait que son billet de dix était posé sur du formica et le mien sur la nappe couleur nuage que ma mère affectionne.

Pour les légumes frites, concombres, tomates, salade. Pour la viande il n’y a d’autres choix qu’accepter de l’agrémenter d’une sauce blanche, rouge, verte… Je ne sais toujours pas si il s’agit d’une fille ou d’un garçon. Cheveux courts, hyper courts, écharpe quadrillée blanc et noir, jean court, blouson grand, un peu trop, ceinture un peu trop large, chaussures un peu trop lourdes, chaussettes un peu dissemblables. Plus que trois pas/personnes devant moi. Aurais-je le culot, le courage de demander un conseil. J’ai l’impression qu’il/elle doit être un/une habitué(e) car du fond de l’échoppe le commis lui a fait un signe. Si j’étais commis j’aurais fait le même signe à une amie. Pour un ami mon signe aurait été plus… je ne sais pas plus quoi mais différent. Je pourrais prendre un sandwich. Je ne savais pas que les turcs faisaient des sandwiches. Le client vient de saisir un énorme sandwich de pain rond ouvert comme un livre qui contient tout ce que propose la boutique : copeaux de viande sauces (les trois qui dégoulinent) frites rondelles de concombre frisotis de salade et lichettes de tomate. C’est un peu effrayant de voir l’homme se débattre avec la « chose » tout en tentant de récupérer sa monnaie sans salir ses vêtements, effrayant et ridicule. Dans ce genre de situation, je préfère regarder ailleurs et souhaiter ne jamais me trouver dans un tel embarras.

Ses parents lui ont dit d’utiliser cet argent pour son déjeuner, celui d’aujourd’hui mais aussi de demain « Tu dois apprendre à gérer ton budget ». Mes parents ne se sont pas risqués à me mettre en garde car ma mère a bien trop peur que je sois privé. « Je l’ai trop été quand j’étais enfant et qu’il fallait faire attention à tout, éteindre la lumière pour ne pas trop user, finir son pain pour ne pas gaspiller, attendre samedi pour allumer le chauffe-eau… ». Des exemples de privations, elle doit en avoir des centaines car elle n’est jamais avare de nouvelles litanies.

Encore deux et ce sera son tour. L’odeur sucré de caramel prend le dessus pour disparaître aussitôt. Le cuisinier ne jette-t-il pas quelques grains de sucre sur la grille verticale devant laquelle tourne cette broche ? Sur le menu il est dit qu’il s’agit de viande de veau mais j’ai vu un reportage assez dissuasif où l’on se rendait compte que la viande employée n’était que de la dinde d’une fraîcheur assez douteuse… Du veau. Quand je dirai à mes parents que j’ai mangé du veau ils seront certainement satisfaits.

Ses parents ne lui donnent de l’argent pour manger dehors qu’une fois par semaine. Il ou elle préfère pourtant manger dans la rue plutôt qu’avec ses copains-copines du lycée. Les miens, tous les jours me demandent si j’ai besoin de quelque chose de plus, si je veux rentrer manger à la maison « Ta mère pourrait préparer quelque chose, tu pourrais même inviter un ami… ».

Son tour arrive. Je rêvais et le temps que ma conscience reprenne le dessus les convives arpenteurs de ruelles ont disparus. Sa voix. Est-ce une fille ou un gars ? « Juste des légumes, pas de frite, pas de pain, la sauce à côté, la verte et un Perrier ». C’est une fille sinon il aurait demandé des frites. Le cuisinier découpe de fines lamelles de viande qui tombent avec un bruit mou sur l’assiette en carton. « Je prendrai la même chose, dis-je au cuisinier, la même chose exactement que la jeune-fille. »

Mes parents me mettent souvent en garde « Ne parle pas à n’importe qui… », mais que veulent-ils dire et de quoi ont-ils peur ?

Ses parents préfèrent qu’elle mange seule car elle serait tentée de partager son repas avec moins chanceux qu’elle et enfin cet argent ça coûte…

C’est ainsi que nous sommes devenues amis et que le jeudi et le vendredi, nous nous retrouvons à l’entrée de la ruelle où officie Mc Kebab, le cuisinier qui attire ses clients par des effluves de caramel et de viande grillée.