Piste d'écriture : Les portraits de Vincent Bioules nous ont inspiré des personnages et des rencontres...

Une rencontre particulière

 

         Un soir d'automne un peu humide, dans la cour sombre d'un hôtel particulier, quelques silhouettes se faufilent vers une salle éclairée. Parmi elles, solitaire et fébrile, Val fait partie des premiers arrivants de la soirée. C'est sa première publication, un recueil de poésie, qui lui a ouvert les portes de ce cercle littéraire très confidentiel qui reçoit aujourd'hui Carina G, une romancière dont chaque nouvelle parution crée l'événement.

         Arrivée en avance, Val s'attarde dans l'entrée où les ouvrages de la romancière sont étalés sur des tables recouvertes de velours rouge. Tout en les feuilletant l'un après l'autre, Val sent tout près d'elle la présence de Carina G, entourée d'un aréopage qui s'agite autour d'elle. Debout, les bras croisés serrés sur son pull noir, l'écrivaine écoute distraitement son agent, tout en balayant de son regard pénétrant les personnes qui, par deux ou par trois, viennent grossir le public qui maintenant s'amasse dans le hall. Sa nervosité est perceptible. Les quelques mots qu'elle prononce sont comme martelés, vifs et incisifs. Longue silhouette souple, elle se tient les jambes croisées, dans une sorte d'équilibre instable qu'elle semble pourtant maîtriser parfaitement, remarque Val. L'allure garçonne de la romancière, avec son  jean et son pull sans fioriture, lui fait regretter la robe un peu trop classique qu'elle a choisie pour se rendre à cette soirée.

         Venant pour la première fois à Montpellier, Carina désespère de trouver quelques visages connus, quelques regards sur lesquels s'appuyer pendant son intervention, dans quelques instants. C'est d'abord l'abondante chevelure de Val qui attire son regard. Une jeune femme qui a de toute évidence dépassé la trentaine et qui arbore, comme une adolescente, une telle toison, cela a de quoi intriguer. Ses yeux se posent alors sur le visage penché au-dessus de ses propres lignes. Malgré les immenses lunettes qui le dissimulent, elle y perçoit des traits encore juvéniles, de la  rondeur comme dans les visages de Botticelli, une sorte de fragilité aussi. Elle ne s'y attarde pas pour éviter de déstabiliser une lectrice potentielle qui, très certainement après sa prestation, viendra solliciter une dédicace.

         Inévitablement, Val a senti le regard qui se posait sur elle, mais par un excès de timidité ou de trouble, elle ne redresse pas la tête, se promettant de se rattraper un peu plus tard, soit pendant les échanges avec le public, si elle ose, ou plus sûrement en venant échanger quelques mots en tête à tête, à la fin. Elle profite du moment où l'invitée s'éloigne un peu pour se diriger vers la salle et prendre place dans les premiers rangs. Une place à la fois pas trop en vue, mais assez proche pour pouvoir bien observer Carina, car après tout c'est bien pour cela qu'elle est venue. Elle s'installe donc au cinquième rang, tout à fait sur le côté. Les rangées se remplissent peu à peu. Ils ont l'air de tous se connaître, pense Val. Quels frimeurs ces écrivaillons, on dirait qu'ils sont surtout venus pour se faire voir, pour se faire mousser entre eux. Elle identifie quelques visages. Elle salue de loin. De toute façon, elle n'est pas sûre qu'on la reconnaisse.

         Enfin, Carina G, vient prendre place aux côtés de son intervieweur, un écrivain local qui ne lui arrive pas à la cheville, estime Val. Car elle a une grande admiration pour Carina G, son écriture sans fard, nerveuse, qui va droit au but. C'est tout ce qu'elle aspire à réussir de son côté. Des romans en chantier, elle en a déjà deux ou trois sur ses étagères. Elle n'en est pas encore à les faire éditer. Il lui faut encore les travailler, couper, élaguer... Les poèmes, c'est un premier pas, mais son vrai projet, ce sont ses romans.

         Après quelques banalités échangées sur son œuvre littéraire, Carina commence la lecture de passages choisis de son dernier roman. Val qui a retiré ses grandes lunettes l'écoute les yeux fermés, le menton dans les mains. Elle garde cette attitude d'extrême concentration quelques instants après que la voix s'est tue. Carina, qui a relevé les yeux après sa lecture, balaie les visages des premiers rangs et remarque cette madone florentine, la tête entre de longues mains très fines. Un déclic imperceptible lui fait reconnaître la jeune femme aux longs cheveux aperçue dans le hall. La surprise provoque un léger décalage temporel dans la réponse qu'elle apporte à son interlocuteur.

         C'est ce silence un peu trop long qui tire Val de sa méditation. Elle redresse la tête, se cale sur son dossier et rechausse ses lunettes, retrouvant son personnage d’institutrice de la IIIème République, ne manque pas de noter Carina.  A l'invitation de son hôte, celle-ci poursuit peu après sa lecture. Pour un très long passage, cette fois. Val retrouve sa position d'écoute intense, mais de temps en temps, sur son vieux carnet élimé, elle note, très très vite, avec des abréviations, quelques phrases qui la touchent particulièrement. Lorsque Carina reprend son souffle et lève la tête, c'est presque toujours vers le cinquième rang qu'elle dirige son regard désormais.

         Puis arrive le temps d'échange avec le public : autrement dit avec tous les auteurs du cru qui profitent de cette tribune pour rappeler à leurs pairs, et surtout à la Parisienne, qu'ils sont eux aussi des écrivains reconnus. Ces petits manèges, tellement visibles inhibent en Val toute envie de prendre la parole. Et pourtant... elle en aurait tellement à dire sur ce texte poignant qui a trouvé ce soir en elle un écho.

         On annonce enfin que Carina G va dédicacer ses ouvrages. Délibérément, Val va se placer tout au bout de la queue qui s'est rapidement formée. Elle veut être la dernière et avoir tout loisir d'échanger en tête à tête !

–         Ah ! C'est vous. Je m'étonnais de ne pas vous voir...

–         Eh bien non, je n'ai pas pris la fuite et j'aimerais beaucoup vous dire tout ce que j'ai ressenti ce soir...

–         Vous avez tout votre temps ?

–         Moi, oui. Mais vous ? Ils vous attendent peut-être...

–         Donnez-moi juste cinq minutes et je vous retrouve dans la cour. On ne s'est pas présentées...

–         Val... oui je sais, c'est très bref.

–         A tout de suite Val, je vous rejoins.

–         A tout' Carina, je vous attends...

 

Vincent-Bioulès-Chemins-de-traverse-Le-portrait-basculer-de-linstant-dans-léternité-au-Musée-Fabre-704

Vincent-Bioulès-Chemins-de-traverse-Le-portrait-basculer-de-linstant-dans-léternité-au-Musée-Fabre-705