piste d'écriture: faire parler les non-humains... et suite du texte "Le vieux piano

 

Je m’appelle Prosper. Je suis presque tout noir, sauf le bout des pattes et une tache sur le museau qui sont blancs. J’habitais, jusqu’à récemment, avec un vieux monsieur qui m’avait trouvé au pied de son immeuble. Il avait commencé par me donner du lait et après plusieurs jours, voyant que personne d’autre ne s’occupait de moi, il m’avait adopté.

Dans la journée nous avions peu de contacts. Nous vaquions chacun à nos occupations. J’avais tout l’appartement pour moi à l’exception de sa chambre toujours fermée. J’avais, un jour, voulu passer mon museau, mais mon maître s’était mis dans une grosse colère. J’avais compris qu’il fallait respecter son intimité, sous peine de me mettre en grand danger ! De temps à autre, il s’enfermait et écoutait un morceau de musique toujours le même.

 

Le matin, pendant son propre petit déjeuner, il me servait un bol de lait avec du pain trempé. Ensuite, nous nous ignorions le reste de la journée jusqu’à l’heure du dîner. Là, il me préparait mon assiette de croquettes. Puis de façon immuable, il s’installait devant le journal télévisé. Je pouvais alors monter sur ses genoux. Il me caressait le dessus de la tête.

Je savais qu’au moment du générique de fin, il fallait que je disparaisse. Lui allait faire son pipi dans les toilettes, et moi dans ma litière. Une fois soulagé, il revenait dans son fauteuil et je prenais place sur son ventre, un vrai petit matelas, car il s’allongeait. Je ronronnais et parfois, il ronflait.

 

chat

Mais voilà trois jours, il s’est senti mal. Il a appelé les secours. J’ai vu arriver des hommes en blouse blanche qui l’ont emmené avec eux. En partant, il m’a dit que j’avais de quoi boire et manger pour trois jours. Après on viendrait me chercher.

J’avais l’appartement pour moi tout seul. Je déambulais quand je me suis aperçu que la porte de sa chambre était ouverte. Je guettai les bruits et constatant que tout était calme, je pénétrai dans le domaine interdit. J’éprouvai une grande déception, car cette pièce était bien banale. Je grimpai sur le lit et restai un moment confortablement installé sur l’édredon. Je remarquai, sur la table de nuit, deux petits cadres : le premier était une photo d’un couple de personnes âgées avec une dame, plus jeune, qui lui ressemblait et dans le deuxième, il y avait le portait d’une jeune femme tenant la main d’un petit garçon.

 

Je commençais sérieusement à tourner en rond, quand j’entendis la clef dans la serrure. Je quittai précipitamment l’édredon. S’il me trouvait dans sa chambre, il me tuerait ! Je me plaçais à mon point d’observation favori quand la porte s’ouvrit. Ce n’était pas lui, mais une vieille dame que j’avais déjà vue, flanqué d’un grand gaillard boutonneux. Je réalisai, alors, que c’était la personne qui sur la photo, posait avec le couple âgé. Mais maintenant c’était elle qui était vieille.

 

Le jeune homme portait deux sacs. La femme lui parlait, mais je n’entendis que la fin de ce qu’elle lui disait : « Mon frère ne reviendra pas ici, je lui ai promis de s’occuper de son chat, j’espère qu’il va se laisser attraper. Commence par ranger ses affaires, moi je vais récupérer les photos de la chambre. »

Le garçon était seul dans la pièce, je me mis à miauler pour attirer son attention. Il se retourna puis s’approcha de moi. Sans fuir, j’évitai qu’il me touche. Il me parla et de ce grand corps sortit une voix douce et enchanteresse. Alors je me laissai caresser. J’étais dans ses bras quand la vieille dame réapparut. Elle lui intima de me mettre dans le sac. Le garçon me fit un baiser sur la tête et me fourra dans une sorte de boite. Pris par surprise, je me suis retrouvé enfermé ! Heureusement, il y avait sur le côté une grille par laquelle je pouvais voir ce qui se passait.

Tout est alors allé très vite. On a quitté l’appartement, descendu l’escalier, puis on s’est éloignés dans la rue.

Un moment après, on refit le même chemin à l’envers, mais dans un autre immeuble. La femme ouvrit la porte. On traversa une sorte de couloir jusqu’à une grande pièce. Le garçon me déposa sur un parquet qui sentait la cire et partit, je suppose, installer mes gamelles et ma litière qui résonnèrent sur un carrelage. De retour, il ouvrit mon sac et je partis me cacher.

J’avais trouvé une place où je pouvais voir sans être vu. 

Il y avait un drôle de meuble, en bois marron, avec une sorte de ceinture blanche et noire. Le jeune homme s’installa sur un tabouret devant et commença à toucher ces morceaux blancs. Chaque fois qu’il faisait ça, un bruit bizarre sortait, comme à la télévision. Au début ce n’était que des sons mais bientôt cela format comme une chanson. Cela dura un moment.

Puis il s’arrêta. Il m’aperçut sous la table, m’attrapa et me conduisit à la cuisine, où il avait rempli mes gamelles d’eau et de croquettes. Occupé à manger et boire, je n’ai pas vu mes hôtes partir. J’étais à nouveau seul, mais cette fois dans un lieu que je ne connaissais pas.

 

Je remarquai d’abord une odeur qui ne m’était pas familière. J’étais habitué aux senteurs du savon de Marseille et, dans les beaux jours, un petit air d’after-shave. Ici c’était tout autre.

Je fis un tour rapide dans toutes les pièces et revint vers le salon. Je regardai l’étrange meuble. Je grimpai sur le tabouret et je touchai avec ma patte une de ces parties blanches. Aucun son ne vint. Je recommençai, rien. Alors je sautai tout entier dessus et un bruit strident sortit de ce ventre de bois. Tous mes poils se sont hérissés. Je me précipitai vers la cuisine pour fuir ce cri insupportable. Le calme revenu, je revins vers le salon. J’y trouvai mon couffin, et m’y installai tout en surveillant cette étrange bête. Je m’étais endormi quand j’entendis un petit air que je connaissais : « Frère Jacques, Frère Jacques, sonnez les Matines… ». Je n’avais pas entendu la porte s’ouvrir, mais je reconnus la dame qui disait : « ne touche pas au piano. » Sans bouger la tête, je regardai la chose, il n’y avait personne devant. 

 

Ayant vérifié où j’étais, la dame partit dans la cuisine pour préparer son repas du soir. Je reconnus son odeur, un mélange de poudre de riz et d’eau de Cologne ordinaire.  Elle ne s’occupa pas de moi, mais j’avais encore de l’eau et des croquettes dans mes gamelles, le garçon avait été généreux. Après sa vaisselle, la femme partit dans le salon et s’installa pour regarder la télévision. Je n’osai pas, d’abord m’installer sur ses genoux. Puis je pris mon courage à quatre pattes et grimpai sur ses jambes. Elle faillit me chasser, puis finalement me laissa prendre mes aises. Je commençais à ronronner quand, d’une boite à côté de son fauteuil, elle sortit une pelote de laine, un tricot avec des aiguilles. Avant le vieux monsieur, j’avais fui une famille où un gamin me menaçait avec ça, dès que sa mère tournait le dos. Les aiguilles ne me valent rien ! Prudent, je filai me cacher. La pelote était tomber à terre. Je commençai à jouer avec quand elle s’en aperçut. Elle poussa un cri et je me précipitai dans mon couffin.

 

Le lendemain je me retrouvai à nouveau seul dans cet appartement. Le piano était disposé de telle façon qu’il pouvait voir presque toutes les pièces. Curieux, je partis à la découverte de ce nouveau monde. Mais chaque fois que je devenais un tant soit peu audacieux, le piano me rappelait à l’ordre en entamant un morceau de musique différent, grave si j’allais faire une grosse bêtise, plus léger si je ne faisais qu’une légère indiscrétion. Je reconnaissais ces sons, c’étaient les mêmes que ceux que le vieux monsieur écoutait dans sa chambre. Mais quand la dame était là, il restait silencieux.

 

pianoIl y avait beaucoup de monde qui défilait dans cet appartement. Ils sonnaient, la dame allait ouvrir. Les plus âgés lui disaient : « Bonjour madame Dupont. » Pour d’autres s’était : « Bonjour madame le professeur. » Je compris qu’elle enseignait la musique.

J’assistais à ses leçons, de loin, car bien souvent les élèves ne faisaient rien de joli. Parfois même je me bouchais les oreilles avec mes pattes avant, tellement c’était horrible ! Je me cachais si j’avais repéré un garnement qui aurait pu s’en prendre à moi. Heureusement le garçon qui m’avait amené, venait tous les jours. Lui, jouait très bien et, avant de repartir, il me prenait sur ses genoux et me caressait. Quand il était là, j’étais heureux. Un jour la dame lui avait dit : « on va répéter le Carnaval des animaux de Camille Saint Saëns, Tu vas devoir interpréter au piano les notes faites pour d’autres instruments, ce sera difficile, mais, aussi, un excellent exercice, j’ai retrouvé ce disque chez mon frère ! » Quand il commença à jouer quelle ne fut pas ma surprise de reconnaitre la musique du vieux monsieur.

 

Un jour la vieille dame lui annonça que mon maître était mort. C’était son frère. Elle expliqua qu’il était allé rejoindre sa femme et son petit garçon décédés dans un accident de voiture. Elle ferait reproduire le dessin trouvé sur sa table de nuit pour le mettre sur leur tombe.

 

Elle ne pourrait ni ne souhaitait me garder. Il faudrait qu’elle trouve une famille d’accueil. Je sentis mes poils se hérissait d’angoisse. Heureusement le garçon répondit presque aussitôt : « Inutile de chercher, je vais le prendre avec moi. » A la fin de la leçon, il me plaça dans cet étrange sac et nous sommes partis. Avec lui, je commençai une nouvelle vie.

 

Comme nous passions sous les fenêtres, j’ai entendu le piano jouer un morceau mélancolique du fameux « Carnaval des animaux ». Je me mis à miauler au rythme de la musique. Le garçon a monté la boite pour me dévisager, intrigué. Il a souri. Il a écouté un moment, puis il a repris sa route. Quand, nous arrivions à un carrefour, trop loin pour entendre encore le piano, il s’est mis à chanter « c’est la mère Michèle qui a perdu son chat… » Cette fois mes poils se sont hérissés de plaisir.