Piste d’écriture : raconter un personnage qui a choisi d’adapter la réalité à ses besoins.

 

escalier

Éléonore pensait que le plus important dans la vie était, je cite, d’« y arriver ». Elle répétait du matin au soir « Tu ne te rends pas compte, il faut absolument que j’y arrive ! ». Je ne me rappelle pas l’avoir jamais entendue expliquer où exactement il fallait qu’elle arrive, ni l’objectif précis qu’il fallait qu’elle atteigne, mais son ton exprimait une telle urgence, une telle nécessité, que l’on ne pouvait que se sentir entraîné et faire son possible pour l’aider à « y arriver ».

Maintenant que tout est terminé, je me rends compte à quel point nous avons tous été piégés par cette insistance et combien notre aide, volontaire ou non, lui a été plus fatale qu’utile…

Éléonore n’a jamais possédé une nature empathique, elle suivait son chemin sans s’embarrasser de scrupules. Elle profitait de son charme naturel pour embobiner toutes les personnes qu’elle voulait acquérir à sa cause. Cela a commencé dès la maternelle, où elle a accaparé ses maîtresses les unes après les autres jusqu’à savoir lire et écrire bien avant le CP. Elle s’est débrouillée ensuite pour sauter en moyenne une classe sur trois. Car en plus d’un charme indéniable, et d’une détermination à toute épreuve, elle était dotée d’une intelligente fulgurante. Peu lui importait de se faire ou non des ami(e)s, il fallait qu’elle avance. Les dommages collatéraux de son attitude ne l’intéressaient pas. Elle semblait ne pas être une fillette nécessitant beaucoup d’affection, elle se suffisait à elle-même. Il est vrai que, dans son entourage, l’affection était une denrée rare, voire inexistante. Son statut d’enfant non désiré n’avait pas mis ses parents dans de bonnes dispositions à son égard, et de fait son charme était inopérant vis-à-vis d’eux, qui étaient déjà suffisamment occupés à utiliser le leur pour obtenir ce qu’ils souhaitaient.  À la grande différence qu’ils ne jouaient pas dans la même cour que leur fille : ils utilisaient leur charme et leur ruse pour obtenir des avantages et des passe-droits à la mesure de leur vie et de leur ambition, c’est-à-dire étriqués. Alors qu’Éléonore, elle, visait plus haut, beaucoup plus haut. Elle voulait « y arriver » le plus tôt possible. Les années ont passé rapidement jusqu’au bac, puis jusqu’à l’ENA. À 20 ans, elle s’était fâchée avec une quinzaine de personnes, dont ses parents, elle avait utilisé tous les tremplins possibles sur sa route et laissé derrière elle quelques adultes dépités et déçus par son manque d’humanité et de reconnaissance. Son diplôme en poche, Éléonore voulait faire de grandes choses.

C’est à cette période qu’elle a rencontré son mentor, futur amant et ange maudit. Ensemble, ils en ont fait des dégâts, d’abord au sein du ministère dans lequel il l’a faite embaucher, et s’élever, puis marche après marche jusqu’au sommet de l’État. Plus haut, il n’y avait pas. Le problème a toujours été que seuls leur intérêt et leur bon plaisir comptaient. Il leur était plus important de « régner » que de « faire », d’être au sommet que d’assumer leurs responsabilités. Le pays a continué à aller à vau-l’eau…

J’ai eu l’espoir jusqu’à la fin qu’Éléonore se réveille enfin, car une fois « arrivée » où elle le souhaitait, qu’est-ce qui l’empêchait d’œuvrer au bien-être de son pays et de ses habitants ? Pourquoi une fois au plus haut n’a-t-elle pas mis son égoïsme forcené de côté et sa force de travail colossale tout comme sa volonté de fer au service de sa mission ? J’ai fini par comprendre (et accepter, quoique difficilement) qu’elle était en fait gangrenée de l’intérieur, depuis longtemps, sinon depuis toujours. Faire la part de l’inné et de l’acquis semble difficile, c’est certainement le résultat d’une synergie fâcheuse. Nous, les personnes qui l’avons croisée, aurions dû la stopper dans son élan, modérer son arrogance, recadrer ses ambitions, au lieu de nourrir la bête en elle en voulant bien faire.

Mais il est bien trop tard…

La fin de l’histoire est certes dramatique, puisqu’Éléonore et son amant, devenu mari pour les nécessités de la fonction, ont péri dans un attentat qui ne les visait pas à l’autre bout du monde, mais je dois ici être honnête : ce fut une libération pour le pays, ainsi que pour nous tous qui l’avons côtoyée…