Piste d’écriture : une rencontre magnétique qui fait ressortir la sensation de l’inévitable. Première phrase tirée de « Il faut beaucoup aimer les hommes » de Marie Darrieussecq.

Inéluctablement

Elle l’a vu, lui et seulement lui. Comme une évidence. Son regard n’arrive pas à s’en détacher. Enfin elle l’a trouvé ! Elle n’a fait qu’errer ces dernières années, mais cette errance n’a pas été vaine si elle lui permet d’aboutir à cette découverte. Elle est pourtant passée à cet endroit des dizaines de fois. Ce ne devait pas être le moment. Aujourd’hui, ses pas l’ont à nouveau menée ici, et elle l’a vu, lui et seulement lui.

Elle s’avance, se penche le plus possible. Il est là, gris sur fond bleu. Un gris métallique, lumineux. Un bleu changeant. Tels qu’en ses rêves. Ses rêves dans lesquels elle sent le vent envelopper ses bras, ses jambes, son torse, sa tête, qu’elle peut bouger sans contrainte. Ses rêves dans lesquels elle oublie la maladie, sa dépendance, et la perspective effrayante du futur. Elle s’avance encore. Elle sait qu’elle va glisser puis être avalée par le vide. Mais résister n’est plus à l’ordre du jour.

Elle se sent happée par la surface plane sur laquelle il doit être si agréable d’arriver après le merveilleux vol de ses rêves. C’est réellement un magnifique rocher que celui-là ! Et que la mer est belle ! C’est sûr, aujourd’hui est le jour J.

Après avoir regardé en bas de la falaise une dernière fois, elle fait un pas de plus, le pas de trop. Et elle tombe. Elle écarte les bras, les jambes, elle crie malgré elle. Tout va trop vite, le gris et le bleu se rapprochent, la sensation de liberté ne dure qu’une seconde, elle n’a pas le temps de la savourer que déjà son corps entre en contact avec l’eau. Fort douloureusement. Mais cette fois cela ne dure même pas une seconde, car sa tête heurte le rocher.

Alors sa vision devient enfin réalité : plus d’entraves, plus de douleurs, une harmonie parfaite avec les éléments…

Yves Klein, Grande Anthropophagie bleue: Hommage à Tennessee Williams (1960)