Piste d’écriture du 18 03 20, un monde musical (à partir de Cartographie des nuages). Le résultat: un jazz détonnant!

La Grande Brasserie.

 

jean marc orchestre casseroles

-  Ça va être encor’ un sacré bordel c’midi !

s’exclame Lisbeth, 24 ans, qui évite les sourires trop émaillés des deux blackos qui font la plonge à ses côtés. Elle feuillette vite fait le journal, avant de reprendre son job.

Mardi 8 mai 1945. France Soir : Capitulation sans conditions.

Les Champs Elysées dansent sur les empreintes abandonnées par les Boches. Des apparts en sommeil, style Picasso Vendôme, sautent, les verrous craquent aux mains des monte-en-l ’air de minuit. Des pros de la cambriole sévissent depuis une semaine, rubrique faits-divers. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, s’amuse à dire Lisbeth, toute guillemette. Mais pour d’autres raisons. Elle replie en deux le journal et le pose sur une desserte près du passe-plat. Le chef de cuisine rentre en scène, visiblement les restrictions alimentaires ne l’ont pas trop affecté. Il pète dans la peau, sa tenue blanche auréolée le boudine.

Le grand Sam, très sombre, très classe pour un laveur de casseroles, avec ses longs crayons noirs, il sort de sa poche un paquet de Camel. Comme d’habitude avec Lisbeth, il est armé de galanterie et de bienveillance timide, mais surtout d’espoir… Il lui offre de bon cœur une blonde. Elle gratte une allumette, prend une soudaine pose hollywoodienne, tire sur sa clope les fesses bombées contre le rebord de l’évier aux robinets recourbés comme des vieilles cannes cuivrées, qui trempent le bec dans deux bacs en fer blanc remplis d’eau et de mousse. Ses yeux verts plissés inspectent les murs puis se perdent un peu sur le plafond fendu par endroit. La fumée nuage un instant, dans la chaleur tropicale de ce recoin vieillot de la cuisine.

L’ignorant du regard et d’une voix affirmée, elle demande à l’autre plongeur crépu, plus petit, de sortir dans la cour les huiles usagées de friture. La tête enfoncée dans ses épaules, dos voûté, il s’exécute sans rechiner. Puis elle arrange rapidement sur sa tête son fichu grège et sur la poitrine, son tablier bleu ouvrier, en toile trop rêche pour elle. Elle qui aime velours rouge et paillettes argentées… Rêve de gloire et de lumière. De palace et de soie. Elle aimerait tailler sa route en Amérique jazzy, libre et faire le tour de la terre. Tantôt au piano, au banjo, au saxo, au micro… Elle sait jouer de tout et chanter, un don ? Un peu, sûrement. C’est ce que lui dit Sam, qui s’occupe d’elle en aparté, un prof hors pair. Il reste dans l’ombre. Dans le rôle du grand frère, il lui affirme qu’elle a un potentiel d’enfer, et qu’il faut exploiter le filon au plus vite, avant que...

Mais le plus dur ce n’est pas la musique qu’elle maîtrise bien. Tous les jours elle remet l’ouvrage au travail. Duke Ellington, Ella Fitzgerald…

En robe lamée de gala, rêve le monde, elle se voit déjà sur la scène, entourée des musiciens. Petite perle blanche roule les baguettes sur les caisses des tambours. Elle s’imagine à l’aise, rebelle et dingue, elle se démène au clavier dans un grand ensemble noir de Broadway. Standing ovation dans le Club. Son fantasme de femme, est tout simplement impossible disent les musiciens des orchestres de jazz en tournée en France. La musique coule dans ses veines depuis son premier hochet, et cela s’est accentué lors de la rencontre improvisée avec Joséphine Baker en 44. Joséphine la résistante, au côté de Sam le plongeur. Lisbeth était piégée. A dix-sept ans, elle avait déguerpi dare-dare une situation familiale toxique et pour cela s’était mariée. Mariée trop jeune, consciente depuis le début de cette histoire qu’elle devenait un paratonnerre, un alibi pour son mari, aux mœurs d’alcôves inavouables. Lequel s’était encanaillé d’un aristo gaie de la milice…

Elle avait misé sur le mauvais bourrin à la mauvaise période. Elle était prise au collet, pour le meilleur et pour le pire, à son petit fonctionnaire aux mains trop lisses, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession…

 

Lisbeth claque ses chimères. Hélas, aucune femme blanche ne peut être à la batterie ou aux cuivres, au Cotton Club de New York. Juste à récurer les batteries des gargotes.

Sam la pique.

- Ta seule chance, Lisbeth, c’est pas tant ton talent, ni ton travail. Femme et blanche, tu cumules. Darling, tu devrais te passer au cirage et mettre une canette de coca dans ton pantalon. Hi ! Ho !

Il rit fort, bestial ! Les cuisiniers tendent une oreille indiscrète et gloussent en cœur devant les pianos ronflants pleins charbons.

Lisbeth repart récurer finalement les poêles de la Grande Brasserie. Le chef de cuisine la mate du coin de l’œil, en se souhaitant un jour un bon appétit, mon vieux.

La jeune femme a le teint porcelaine, elle est hautaine, élancée, lèvres griotte, un front haut barré par deux mèches folles, des boucles rousses qui dévalent sur ses épaules carrées. Elle ne se maquille pas pour faire la plonge, le naturel c’est bien suffisant, pense-t-elle.

Sous une salve de giboulées d’avril, en jambes folles sur les trottoirs glissants, Lisbeth s’était rendue à la mairie de son arrondissement. Enfin pour la première fois elle avait pu voter. C’était pour les municipales. Ce jour-là, elle avait eu une pensée émue, pour sa grand-mère maternelle.

Les jours suivants elle ne sentait plus pisser et ne manquait pas d’humour, selon son mari réac. Un mec au physique ordinaire, dégageant une duplicité interrogative, le cheveu gras, et déjà des pellicules sur les épaules. Il est plus vieux qu’elle d’une décennie bien tassée. Il transpire et s’éponge, s’éponge et transpire toute la journée à glander, hirsute pas lavé. Il se confine chez lui, se languissant de l’été pour descendre dans le Midi. Définitif, ce qu’il dit. On dirait que la peste rode dans le quartier, que les rats sortent le museau des égouts. Il flippe, depuis que la Préfecture a viré ce petit gratte papier-cul. Servile et mercantile. Hier la Préfecture impure, aujourd’hui la Préfecture est pure.

De toute façon ce job de plongeuse, c’est en attendant des lendemains qui chantent. Lisbeth tambourine dans sa tête cette phrase bateau qu’elle a chipé au vol à des voisins cocos. Puisqu’en juin prochain, un samedi soir d’espoir, Lisbeth Dastière, la D’Astière présomptueuse, se produira en première partie dans un music-hall des Champs Elysées. Première étape avant le Cotton Club. Ça ne peut pas rater, lui trombone dans l’oreille Sam, cette fois plus sérieux dans ses propos. Finalement, il n’est pas si mauvais agent que ça, il lui avait arraché cette audition, et elle avait rayonné ! Furtivement, elle avait ventousé les épaisses lèvres de ce pygmalion d’improvisation.

– Sorry baby ! lui dit-elle.  Aujourd’hui Samuel Jocketty oubli un temps les States, mais a repris une vie normale ici. Il a du nez pour tout, et des oreilles discrètes, surtout…

A présent, la Grande Brasserie jazze plein pot. La cuisine gospelle dans tous les sens. Une clochette tinte puis retinte dans la foulée. La clique swingue. Pot-au-feu et tripes bouillonnent sur la plaque en fonte. Les odeurs de frites, de grillades, de beurre aillé, envahissent les groins, flottent dans tous les coins de l’établissement. Les cartes sont distribuées sur les tables nappées. Les gens jacassent de l’avenir qui s’éternise, noient dans les Bourgogne et les Bordeaux l’Est et l’Ouest belliqueux. Les torpilleurs en inox brillent de mille feux dans les bras menus des serveuses qui croisent sans un regard des loufiats pressés. Un ballet, en tablier de dentelle et de pie, s’élance à l’assaut d’une clientèle parée pour les trente prochaines années emplies de vie, des coups de fourchettes à rattraper et des lits qui chantent à capella.

A la plonge, les deux blackos gonflent les joues, imitent les trompettes qui déchirent l’addition laissée par les Chleuhs. Lisbeth, cuillères à soupe en mains, se tortille des fesses, rythme et percute les culs de poule et les marmites. Ça cymbale dur en cuisine.  En transe, elle casse des assiettes, obtient un nouveau son de saoul-music. Des verres à pied s’éclatent et s’égrènent sur le carrelage mouillé. Un Blues pousse les murs. Elle chante, se prend pour Ella Fitzgerald… Le diable s’invite à table.  Le gueuleton commence en salle. Des plats lourds tombent dans les ventres comme des coups de tambour. Tout le monde oublie un peu le chaos d’hier, les bottes en cuir au pas de l’oie qui avaient martelé les pavés de Paris.

Le chef de cuisine gueularde les commandes aux différents chefs de parties. Fait fermer le clapet du trio Négro Spiritual, des plongeurs déjantés. La mayo est foutue, un apprenti se prend un tir au cul. La plonge déborde de batteries de cuisine, le fond cramé, la brigade empile les marmites grasses comme des truies, les piles d’assiettes sales arrivent de partout, s’entassent en plein coup de feu. Les poubelles dégueulent en moins de deux. Le service ne compte plus ses pas ni ses ampoules. Le passe-plat s’embouteille comme un jour de fête. C’est la débâcle !

 

En juin.

Les rêves meurent dans l’œuf ou il se réalisent au grand jour, lui a dit Sam avant d’attraper le dernier métro.

La nuit était belle lumière. Maintenant elle est chez elle, rue des Flandres. C’est son jour de repos. Elle émerge du cocon de la chambre. Vite-fait, en cuisine elle avale un café qui a bouilli, puis vocalise sa voix mélodique, les vapeurs d’alcool se dissipent. En robe de chambre mémère, elle déambule la clope entre les doigts, se dirige vers la fenêtre ouverte et jette sa Camel. Soudain, elle décide se mettre au piano, réviser quelques gammes, se sent d’attaque.  Elle a un pressentiment quand elle voit les valises bouclées dans le petit salon rangé au carré. Son mari a la tête décomposée, exsangue, celle des mauvais garçons la main prise dans le sac. Il s’est habillé tôt ce matin, léger, le café amer coince dans le gosier. Il ne lui fait pas de reproches. Il n’aime pas qu’elle traîne après le boulot, surtout escortée par un grand primate des Amériques, pense-t-il en crachant en l’air. Avait-il peur de perdre sa couverture ?

L’horloge marteau remplit le blanc entre eux. Elle sent son ventre se torchonner, un nœud se forme dans les entrailles. Lui aussi angoisse, difficile à dissimuler. Il n’a aucun contact à vrai dire. Il est un homme seul, isolé, depuis que ses appuis en haut lieu ont fini contre un mur criblé de balles, soi-disant héroïques.

Pas le temps de se projeter, que le petit immeuble ouvrier est quadrillé. Les voisins se sont planqués à double tours, sur l’ordre d’un quidam bien placé. Deux Citroën modèle 38. Un coup de sifflet stridente les tympans. Six hommes enfouraillés méchamment débarquent avec fracas, défoncent à grands coups de pompes et d’épaules la porte fragile. Laquelle s’arrache des gonds. Lisbeth hurle de terreur, son deuxième café flaque sur le parquet.

Le mari reste passif, ressemble à un mouton aphone, lequel entend le couteau qui s’aiguise sur la pierre. Deux minutes plus tard, il est ligoté, poignets et chevilles serrés jusqu’au sang, gigote pour la forme.  Quatre types inconnus aux manières brutales l’escortent dans le premier véhicule. L’habitacle pue le tabac brun et la gnole matinale.

La violence a changé de camp, constate-t-il, certes tardif. Ils lui ont bandé les yeux avec une douce écharpe d’aviateur. Le plus petit du groupe est le plus vieux. Il semble être le leader. Il claque un ordre colérique. Visiblement le chauffeur connaît la route par-cœur. Il fonce en direction de la forêt de Rambouillet. Le chef, assis devant, regarde le rétro extérieur côté droit, jette un œil sur la route, voit le GMC bâché qui lèche l’auto à cinq mètres derrière de distance. Il parait rassuré, puis enfonce sa casquette sur son crâne lunaire.

Le mari n’est pas surpris finalement, il repense à son coup de folie pour la garder à ses côtés, quand elle a voulu se tirer sur la Côte d’Azur avec un prétentieux musicien. Toutes ces fiches, ces noms... Qu’il eût remis sur un plateau à son ami particulier de la milice, au Crillon… Lisbeth avait dû abandonner son projet. Le musicien avait pris un autre train plus à l’est, le mari lui avait offert le voyage, sans regret. Il a impliqué Lisbeth à ses activités nationales. Sans son aval.

Le paysage défile sur la route quasi déserte. Elle est dans l’autre véhicule en tenue dépareillée, sang glacé, visage déchiré, en compagnie deux jeunes types arrogants et malpolis. Elle est menottée dans le dos, la douleur la fait grimacer, malgré la vitesse, elle perçoit un panneau entre les arbres. Fresnes, la prison… Elle pressent qu’elle fera désormais de la batterie contre des barreaux de la cellule. Un flash lui revient en mémoire, son mari la tenait à sa botte, depuis qu’il l’avait présenté à cet ami particulier et sa meute de loups psychopathes. On ne choisit pas toujours ses amis, se dit-elle, triste et lucide.

Lors d’une soirée en avril dernier, le Cordon Rouge avait glissé librement, émoustillée, une main de mâle sur son genou nu, une oreille bienveillante, elle lâchait le morceau, lovée contre Samuel Jacketty.  Elle avait vidé son sac, escampant sur la table : son musicos envolé et cet ami si particulier de la milice. Jusqu’à l’arrivée à Fresnes, Sam prenait toute la place dans sa tête…

Jean-Marc Occhuizzo