Piste d'écriture: une phrase tournant autour de la connaissance des planètes...

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La petite bande dévalait les pentes du Mézenc. Les adultes avaient promis qu'on mangerait une crêpe une fois arrivés au parking. Il fallait faire attention aux grosses pierres qui entravaient le sentier, mais ça n'avait pas l'air de gêner les garçons qui couraient presque. J'essayais tant bien que mal de tenir leur cadence, tandis que Dominique s'était dévoué pour attendre les filles qui avançaient plus prudemment.
–         Tu connais les planètes ? lança tout à coup Tom, l'aîné des deux, à son cousin Gaël.
Je ne les avais pas accompagnés à l'aller, pendant l'ascension, si bien je ne savais pas de quoi ils avaient parlé jusque-là. Mais l'apparition des planètes dans la conversation entre des enfants de 8 ans et 9 ans et demi m’intrigua.
–         Bien sûr que je connais, s'empressa de répondre Gaël. Il y a Mercure, Vénus, Mars.
En fait, c'est moi qui traduis car Gaël connaissait leurs noms en catalan, mais ils sont suffisamment ressemblants pour que je les aie reconnus, tout comme Tom, qui cette fois se garda de dire qu'il n'avait pas compris. La différence de langue était souvent un casus belli entre les deux cousins, mais cette fois-ci, ils s'étaient compris.
–         Mars est trois fois plus petite que la Terre, assura Tom.
–         Non, deux fois, corrigea Gaël.
Je les trouvais, quant à moi, un peu trop calés ces enfants et je me gardais bien d'intervenir, car même si j'ai lu ces informations des dizaines de fois, je ne les ai pas retenues ! Comme Tom n'avait pas répliqué, Gaël répéta :
–         Non deux fois, je l'ai appris à l'école.
–         Oui, mais c'est Pluton qui est le plus loin de la terre, reprit Tom qui ne voulait pas perdre l'avantage.
–         Pluto, c'est quoi ? Je comprends pas le nom que tu dis.
–         Tu connais même pas Pluton, rigola Tom. Alors, tu connais même pas toutes les planètes.
–         Allez, les garçons, vous n'allez pas vous disputer pour des planètes, sinon...
–         Sinon quoi ? me coupa Tom.
–         Sinon, je ne suis pas sûre qu'on vous achètera une crêpe.
–         C'est pas juste, répliqua Tom toujours prêt à se rebeller contre l'autorité et à faire valoir ses droits.
–         Mais si, vous en aurez une. Mais ne vous disputez pas.
–         Moi, je sais reconnaître Vénus dans le ciel, redémarra Gaël, qui avait l'avantage sur son cousin d'avoir longuement observé le ciel, de jour comme de nuit.
–         Alors, montre-la moi, le provoqua Tom.
–         N'importe quoi (il adorait cette expression qu'il venait juste de découvrir). Pour voir les planètes, il faut qu'il fasse nuit. Tu sais pas ça ?
–         J'te faisais marcher. De toute façon, moi ce que je préfère, c'est l'histoire. Je connais par cœur l'histoire d'Henri IV, de son ministre Sully...
Tom avait enfin trouvé un terrain sur lequel Gaël ne pouvait pas rivaliser avec lui. (En Catalogne, on n'apprend pas l'histoire de France, évidemment. Et c'est tout juste si on apprend celle d'Espagne, en ces temps d’indépendantisme !). Suivit donc un monologue où Tom racontait pour moi seule ce qu'il avait retenu de son cours d'histoire de cette année. Je reconnaissais au passage des noms et des faits que j'avais oubliés depuis longtemps. C'est impressionnant la mémoire qu'ont les enfants ! Tout en l'écoutant et en le relançant de temps en temps je me promettais d'aller regarder sur Internet aussi bien les infos sur les planètes que celles sur la période d'Henri IV.
Pendant ce temps-là, Gaël en avait profité pour prendre un peu de distance. D'autant plus que le chemin était devenu plus facile. On avait quitté la partie rocheuse et on descendait maintenant en sous-bois. On arriverait au parking d'ici un quart d'heure. Il n'y avait pas de risque de se tromper de chemin, mais je ne voulais pas perdre de vue mon petit-fils.
–         Pas trop vite Gaël, attends-nous ! dis-je en forçant la voix.
Mais au lieu de ralentir, il se mit même à accélérer quand il s'aperçut que son cousin cherchait à le rattraper.

Notre semaine de vacances en était seulement à son deuxième jour et la rivalité entre les deux garçons s'était déjà bien installée. Nous les adultes en étions bien conscients, mais comment intervenir sans les braquer encore plus ?
Tom, avec ses vingt mois de plus, avait l'avantage de la taille, d'autant plus qu'il est plutôt grand pour son âge, alors que Gaël est plutôt petit. Dès le début, il l'avait considéré comme un petit, pas vraiment digne de se mesurer à lui, en matière de jeu ou de sport. Et ça s'est confirmé dès le premier soir au baby-foot. Alors que Gaël n'avait qu'une toute petite expérience de ce jeu d'adresse et de réflexe, Tom en avait déjà une longue pratique. Il a donc très vite jugé que ce n'était pas intéressant de jouer avec son cousin qui, bien sûr, en a été vexé. Par chance, dans le centre de vacances il y avait d'autres enfants tout prêts à jouer avec un débutant !

 Par la suite, malheureusement, les relations ne se sont guère améliorées, car leurs centres d'intérêt étaient assez divergents. Si Tom excellait en sport, Gaël était imbattable dans la connaissance des animaux et dans leur observation. En voiture ou en balade, il était toujours le premier à voir les buses ou milans, tournoyer dans le ciel autour d'une proie. Son regard aiguisé nous a permis à tous de faire des progrès en matière d'observation. Sans Gaël, c'est sûr qu'on n'aurait jamais vu autant de rapaces ! Au début, Tom aussi s'était pris au jeu, mais se rendant compte que c'était toujours Gaël qui les voyait en premier, il s'en désintéressa.
–         Tu m'énerves avec tes aigles. Pourquoi tu parles toujours des aigles ? lui lança-t-il un jour, assez méchamment.
–         Et toi, tu me parles toujours de foot, ça m'intéresse pas. Je connais même pas les joueurs.
Ce vif échange fut suivi d'un long silence pendant tout le reste du trajet de retour. Mais une fois arrivés, la baignade dans la piscine les a quand même réconciliés. Quant à nous, les grands-parents, nous étions désolés de ces disputes et de cette rivalité permanente.
–         Les garçons, c'est un peu bête, ils cherchent toujours à être les plus forts, finit par expliquer Dominique, qui est à la fois mon frère et le grand-père de Tom.
C'est sûr qu'il devait se reconnaître au même âge. Car je me souviens que, gamin, il aimait se bagarrer et qu'il voulait toujours être le meneur. Il a bien changé depuis, heureusement !

A la fin de la semaine, Tom et Gaël n'étaient toujours pas les meilleurs copains du monde. Ils n'ont d'ailleurs pas envie de se revoir aux prochaines vacances. Mais qui sait, peut-être qu'un jour ils s'amuseront au souvenir de ces petites rivalités de gosses. Rivalités et frustrations qui, sans doute, vont contribuer à la formation de leur personnalité.