Piste d'écriture: vocabulaire et monde intérieur. Suite d'un extrait de Cartographie des nuages, de David Mitchell.

 

clavecin

       Ai franchi la porte du château à toute volée. Celle-ci a claqué dans mon dos dans un tonnerre qui a couvert pour un moment celui qui commençait à gronder dans le ciel. J’ai eu l’impression fugace qu’un maillet frappait un tambour titanesque pour annoncer mon entrée.
Je grimpais déjà l’escalier de marbre que l’onde sonore me poursuivait toujours, faisant vibrer l’air humide et froid de l’immense hall tout autour de moi.
Ai suspendu mes vêtements trempés dans la salle de bains attenante à la chambre que Z. a eu la charité de mettre à ma disposition durant le temps de mon contrat.
Ai revêtu des vêtements propres et secs et envisageais de me remettre à l’ouvrage quand quelques notes ténues ont attiré mon attention : sol, mi bémol, sol à nouveau. Une pause, puis de nouveau ce triolet, semblant provenir de la salle de bains.
M’y suis précipité et j’ai cherché du regard ce qui pouvait provoquer cette douce mélopée.
De l’eau gouttait par intermittence de ma chemise détrempée. L’avais suspendue juste au-dessus d’un tuyau courant le long du mur. A cet endroit, le tuyau se séparait en deux et tantôt la goutte atteignait celui de gauche, sol, tantôt celui de droite, mi bémol… Fascinant.
Me suis accroupi pour mieux voir. Spectacle magnifique que ces petites perles cristallines se brisant contre le métal, sol, mi bémol, sol, puis ruisselant le long du tuyau rouillé pour venir s’écraser dans une petite flaque sur un carreau rouge de la salle de bains, provoquant un frémissement, une onde vibratoire à sa surface.
     
       
Trois coups frappés à ma porte : toc, toc, toc. Témoignage d’un manque affligeant d’imagination en termes de composition, trois noires sans aucun changement ni de rythme, ni d’intensité, ni de ton. Cependant, pourrait constituer un ostinato intéressant sur lequel mes petites gouttes de chemise pourraient broder une variation mélodique.
Me suis levé et suis allé ouvrir. Fiona, la servante de Z., se tenait dans l’encadrure. Me regardait comme elle m’a toujours regardé, comme si j’étais à la fois une curiosité et une chose un peu inquiétante.
« Monsieur Z. aimerait vous voir dans son bureau. »
Cette fille n’était pas vraiment jolie, pas très souriante, pas très aimable. Mais deux choses tout à fait remarquables chez elle : ces petites flèches d’argent dans le bleu de ses iris, faisaient presque penser à de petits oiseaux dans un ciel d’été. Et l’harmonie de sa voix, toujours centrée sur un fa, note principale qui revenait incessamment lorsqu’elle parlait, tandis que ses virgules la conduisaient jusqu’à un la et que ses points la faisaient descendre toujours jusqu’au ré, jamais en-dessous, si bien que son discours, systématiquement, se plaçait exactement sur un accord de ré mineur sur lequel elle brodait en toute inconscience, pausant sur la dominante, terminant sur la tonique.
Ai hoché la tête pour signifier que j’avais compris et l’ai écoutée s’éloigner dans le couloir, découvrant que les lustres du plafond répercutaient l’écho du claquement de ses talons en notes harmoniques.

     
Un instant plus tard, tambourinais doucement du doigt contre la porte du bureau de Z., improvisant une rythmique singulière qui venait de me traverser l’esprit et qui pourrait peut-être, utilisée correctement, me sortir de l’impasse musicale où se trouvait mon œuvre en proposant une transition bienvenue vers le thème suivant que j’imaginais. Mon œuvre, probablement la raison pour laquelle Z. souhaitait m’entretenir, ne lui en avais donné aucune nouvelle depuis bien des jours. Mais des nouvelles, à vrai dire, je n’en avais guère à lui communiquer.
La voix de baryton de mon employeur m’a commandé d’entrer. L’ai trouvé assis à son grand bureau de chêne, plongé dans une tâche d’écriture, il n’a même pas levé la tête à mon arrivée.
Suis resté un moment debout, à suivre des yeux le fabuleux dessin des veines du bois de sa table de travail et à écouter le crissement de sa plume sur le papier, son rauque et aigu au rythme haché, précipité, ralentissant parfois pour dessiner l’ample boucle d’un L, ponctué d’un petit coup bref pour marquer un point sur un I ou à la fin d’une phrase. J’étais presque capable, à simplement écouter ce son familier, de voir les lettres se dessiner dans mon esprit et de deviner les mots qu’il traçait.
Il a finalement daigné poser sur moi son regard perçant de renard, son visage pointu et ses cheveux roux ne faisant qu’accentuer la ressemblance avec cet animal qui le représentait depuis longtemps dans ma tête.

« Ma symphonie est-elle terminée ? » m’a-t-il demandé sans préambule.
Sa voix, tout à l’inverse de celle de Fiona, jouait presque toujours sur la même note, le mi de la troisième octave.
Je ne savais comment lui avouer, comment lui dire que j’entendais toutes les symphonies de ce monde, celle des insectes, des ruisseaux, des pas, des voix, des oiseaux, des fenêtres et des portes, des voitures et des chevaux, que je tentais d’en saisir sur mes portées les meilleurs passages mais que jamais mon ouvrage ne parvenait à en atteindre le génie, la puissance, la divinité.
Il n’aurait pas compris, de toute façon.
L’ai regardé, longuement, en silence, ai noté la palpitation incroyablement régulière d’une petite veine violette sur sa tempe, signe que son impatience commençait à croître.
J’ai finalement répondu que non, je n’avais pas fini, mais que c’était en bon chemin. L’ai laissé se mettre en colère, me sermonner de sa voix basse devenue plus forte, mais étonnamment égale, me rappeler que je n’étais pas payé à ne rien faire, qu’il avait besoin urgent de cette œuvre… A dire vrai, n’ai pas vraiment écouté les mots. Il y avait un accord admirable entre le roulement du tonnerre, le grondement de sa voix et le martellement de la pluie contre la fenêtre.
La nature m’offrait plus beau mouvement pour ma symphonie que ce que mon esprit ne parvenait à créer.

 

         Suis parti en assurant, en promettant. Il n’a je crois jamais eu la moindre idée de mes doutes, des terribles angoisses qui me refusaient le sommeil, de la fascination, de l’éblouissement et de l’effroyable terreur mêlées que me procuraient chaque nouvelle confrontation avec la beauté d’une musique universelle que je savais ne jamais pouvoir égaler.

Florie 

Extrait de Cartographie des nuages: 

« Il y a autant de différences entre l’oisif et le paresseux qu’entre le gourmet et le gourmand. Ai assisté à la félicité aérienne des libellules qui s’accouplaient. Je parvenais même à entendre le bruissement de leurs ailes, son jouissif s’il en est, pareil à celui d’une lame de papier sur les rayons d’une roue de bicyclette. Ai observé un orvet explorant l’Amazonie miniature aux alentours des racines où j’étais couché. Le silence ? Pas tout à fait, non.

 

Bien plus tard, les gouttes de pluie m’ont réveillé. Les cumulonimbus atteignaient leur masse critique. Ai foncé au château de Z. à une vitesse que je n’atteindrai jamais plus, pour, en définitive, entendre le grondement des vaisseaux qui irriguent mes oreilles et sentir les premières grosses gouttes marteler mon visage telles des baguettes sur un xylophone. »