Piste d'écriture: vocabulaire et monde intérieur, à partir d'extraits  de Cartographie des nuages, de David Mitchell.

 

corinne bombe

Je suis au bas du monticule de terre, dans ma main le détonateur. Je regarde Alexandra et nous échangeons silencieusement sur la décision à prendre. Autour de moi, mes collègues et amis se rassemblent et attendent que je me décide.

 « Que dois-je faire ? »

Si je grimpe en haut de la dune, je ne pourrai plus revenir en arrière. Je devrai aller au bout de mon acte. Accepter les conséquences qui en résulteront !

Je peux aussi tout arrêter, débrancher les fils du détonateur et repartir comme je suis arrivé. Personne ne m’en voudra ! Ils me connaissent tous depuis longtemps et savent que je n’agirais pas sans réfléchir.

 

Cette bombe dans mes mains, c’est moi qui l’ai fabriquée ! Je suis ingénieur, et j’ai passé du temps sur les tutos des réseaux pour connaître les secrets de fabrication d’une bombe artisanale.

Depuis des mois, ils me tarabustent tous pour en finir avec cette situation devenue intenable. Des mois à réfléchir, à planifier mon plan d’attaque.

 « Comment vais-je m’y prendre ? »

Si je vais au bout de ce que j’ai commencé il y aura beaucoup de morts, moi y compris !

 « Mais comment faire autrement ? »

Continuer dans les conditions actuelles n’est pas envisageable ! Il faut stopper cette hémorragie narcissique, ne plus nous laisser exploiter de la sorte !

 

Je n’en dors plus, je n’en mange plus. Toutes mes pensées sont focalisées sur cet évènement que je prépare depuis tant de temps. Je vis, je respire en ne pensant qu’à lui ! Il fait désormais partie intégrante de moi, occupe chaque pore de ma peau. Grignote chacun de mes neurones. Ne me laisse plus un moment de répit.

Et me voilà, enfin, à l’instant tant attendu, à celui auquel j’aspire de toutes mes forces.

 « Aurai-je le courage d’appuyer sur le bouton ? »

 

Comment contourner le conflit intérieur qui nous oppresse, qui nous étouffe et nous fait suffoquer ! Comment se libérer, briser les chaînes qui nous retiennent, le bâillon qui nous muselle ?

Il est temps pour moi d’accomplir mon destin, d’aller jusqu’à mon dernier souffle dans la direction qui m’est tracée. Je n’ai qu’à suivre le chemin, il est devant moi, à ma portée.

Mon nom, dorénavant, sera évocateur d’une personne empreinte de courage, de détermination. D’un homme n’ayant pas peur de parachever ce pourquoi il est né ! D’un grand homme. Un peu comme lorsqu’on évoque un explorateur à la découverte d’une nouvelle contrée.

 « Ma découverte à moi ? La déflagration viscérale ! »

 

Cette découverte sera homologuée comme étant celle du siècle ! Les gens diront :

 « Mais pourquoi n’y avons-nous pas pensé plus tôt ? »

Je ferai partie des grands de ce monde, reconnu par mes pairs !

 

Alors me voici, à cet instant présent, et résolu à aller vers ma destinée.

Je grimpe les quelques mètres qui me séparent du sommet. Je tiens fermement mon invention, fier ! Je place la bombe, puis connecte les fils. Enfin, je dévoile le détonateur. Je n’ai plus qu’à appuyer. Je contemple une dernière fois mes collègues et amis, Alexandra qui me regarde et m’admire. Je me redresse, inspire et appuie !

 

Le clic que fait le détonateur lorsqu’il s’enclenche me réveille.

Encore une fois, je n’ai pas pu aller au bout de mon rêve.

Mais, ce soir, je recommencerai jusqu’à ce que, enfin, j’arrive à la fin de mon histoire et que je sache ce qui se passe après que j’aurai enfoncé le bouton de mon invention !

 

L’infirmière entre dans ma chambre, ouvre les volets puis se retourne.

 « Bonjour, Franck, comment ça va aujourd’hui ? »

Alexandra vérifie les bracelets qui m’attachent à mon lit, puis me présente un gobelet d’eau et les médicaments à avaler.

Je la regarde.

Je pense que la prochaine fois, finalement, je pourrai rêver d’autre chose.

La question qui doit m’occuper dorénavant est :

« Comment se libérer de cet hôpital de cinglés et enfin accomplir un acte glorieux : me débarrasser de cette infirmière, et des autres qui m’empêchent de vivre comme je l’entends ? Ils ne sont pas mes collègues. Mes collègues m’ont abandonné. Mes pairs, ce sont les autres patients, empêchés, retenus comme moi d’accomplir leur destin. Ils n’en sont pas encore complètement conscients, je dois poser un acte qui les entrainera à ma suite… »