Piste d'écriture: vocabulaire et monde intérieur (à partir d'extraits de Cartographie des nuages, de David Mitchell)

Je décidai soudain de ne pas rester confinée ; ou, plus exactement de m’enfermer autrement, et après avoir regardé attentivement autour de moi, dans cette pièce qui depuis le matin me paraissait triste et froide, j’avisai le lieu de mon choix, la boîte nouvelle de mon enfermement. Oh ! Une boîte plus petite, certes, plus fragile aussi, mais dotée d’un attrait indescriptible, une petite lumière grâce à laquelle elle allait me révéler ses secrets et m’abriter quelque temps, ce maudit temps de confinement.

Les parois en étaient de verre, les étagères également, et après un rapide coup d’œil à l’ensemble, je décidai de commencer par l’étagère du haut ; appelons-le le premier étage : c’était une collection de pierres et d’ormeaux – par grand vent de sud les plages du Midi que j’aime fréquenter en sont jonchées, on les voit à peine quand ils regardent le sable, mais si vous parvenez à soulever la coquille, l’intérieur nacré et irisé vous offre un petit tableau de lumière ; de pauvres gorgones amenées par la vague, ramassées savamment car elles sont bien fragiles, comme de petits arbres déracinés. Un petit oursin dénudé, privé de ses piquants, une huître fossilisée, de multiples petites nacres, les yeux de Sainte Lucie, offerts par mon poissonnier.

    Le deuxième étage- et là on descend contrairement à ce que vous avez l’habitude de faire dans un immeuble- c’est une tout autre vision : le monde est terrestre et presque obscur : d’où avais-je ramené ces charbons ? Ces fougères fossilisées dans une mine ? Un fragment de roche rouge des bords du Salagou, pas si précieux et pourtant cher, un morceau de poterie trouvé aux alentours du site d’Ensérune, après avoir contemplé le damier coloré de l’étang de Montady, aquarelle délicate – 2000 ans d’Histoire…

   A cet étage aussi, adossé à la paroi de verre, un étrange tableau sur fond noir où j’avais collé les morceaux dégagés de toute chair d’un petit campagnol, le jour où dans une réunion LPO (Ligue de Protection des Oiseaux) nous avions travaillé sur la chouette effraie – la dame blanche. Après avoir plongé dans l’eau la boulette que rejette la chouette au matin pour qu’elle ramollisse, nous l’avons dégagée de tous poils et résidus délicatement à la pince, rincée, séchée, identifié les petits os et reconstitué un petit squelette sur un papier à dessin noir pour qu’il se détache scientifiquement- les enfants ce jour-là me fascinaient : ils maniaient la pince avec délicatesse en tirant la langue dans l’effort et hurlaient de joie quand ils parvenaient à regrouper les éléments d’un corps qui prenaient belle allure sur le papier noir.

    Un peu plus bas, on est dans les voyages, ou plutôt le voyage : tout est violet, brillant, ensorcelant : ces améthystes semblent vivre et faire revivre les voyages de découverte, les regrets et les fatigues passées. Lumineuses, elles redonnent de l’espoir, légèrement ternies, pourtant.

    L’étage le plus bas est comme un seuil tellurique, effrayant, et pourtant j’ai aimé passionnément cette quête. A l’époque où l’on ouvrait la déviation de Longjumeau, le dimanche quand les machines et engins sont arrêtés, j’avais obtenu de mon compagnon de l’époque qu’il m’accompagne dans mon expédition. Il s’agissait de creuser les sables et trouver ou espérer trouver des fossiles, des vestiges.

Et quand je heurtais quelque chose de dur qui laissait penser à une trouvaille je l’avertissais pour qu’il m’aide un peu. – ce n’est rien, sûrement un silex ! ou une pierre calcaire : - Tais-toi et creuse ! J’exagérais un peu. Mais ce n’était pas un silex. C’est de là que j’ai ramené des côtes ou fragments de côte d’halitherium (15 cm diamètre 4cm, des millions d’années).

   Voilà, vous savez tout, j’aime les pierres, elles brillent, elles m’éclairent, elles portent en elles le poids et l’eau des souvenirs, elles vivent encore.

   Je ferme doucement les portes de la vitrine pour ne rien faire vibrer, je retourne dans ma boîte, plus triste, plus sombre, confinée.

côtes d'halitérium (2)

Photo de l'auteure, côte d’halitherium