Sans masque :

Ce matin, je me sens beaucoup mieux. Le médecin m’a bien recommandé de ne pas sortir pendant encore deux semaines. J’ai ri. Il m’a demandé pourquoi. Je crois que tout le monde est confiné chez soi, non ? lui ai-je répondu.

Comme il fait beau et doux, j’ai passé un bon moment sur mon balcon l’après-midi. J’essayais de lire, mais j’avais du mal à me concentrer.  Sur celui d’à côté il y avait un homme, jeune, environ trente-cinq ans, que je ne connaissais pas. Nous nous sommes regardés. Puis il m’a adressé la parole.

-       Vous allez mieux ?

Comme je le regardais sans comprendre, il a repris :

-       Il y avait du bruit sur le palier, je suis allé voir, c’était notre voisine qui vous parlait à travers la porte. J’ai vite compris, je suis médecin. J’ai aménagé quand vous étiez très mal. Ma femme n’a pas pu venir en même temps que moi. Nous avons un fils difficile, autiste mais heureusement pas trop sévère. Il est dans un établissement spécialisé. Nous cherchons une solution pour lui dans la région. Ce n’est pas simple quand on n’est pas d’ici.

Je me présentai puis, j’ajoutai.

-       Je pourrai peut-être vous aider. Je suis juge pour enfants et je connais tous les établissements qui s’occupent des petits et adolescents. Si vous me dites exactement ce que vous cherchez, je pourrais vous orienter et vous recommandez celui-ci ou celui-là. Mais surtout, je connais une assistante sociale qui est extraordinaire.

-       Ce serait super, vraiment aimable à vous.

-       C’est mon métier, mais, comme on ne peut pas se voir, envoyez-moi un courriel avec vos désidératas. Ça m’occupera de chercher. Vous travaillez où ?

-       A l’hôpital Saint-Maxime. Je viens de faire 48 heures de garde aux urgences. Je sors du lit, j’ai dormi 12 heures d’affilée. Je recommence à 14 heures.

-       De quoi, vous occupez-vous ?

-        Du COVID-19.

-       Vous avez des masques ?

-       Pas assez ! On les garde trop longtemps.

-       Pourtant, je vois sur internet qu’il y a de plus en plus de gens qui en portent dans la rue.

-       C’est bien là le mystère. A l’hôpital on a été obligé de les mettre sous clefs et de faire une comptabilisation précise. On s’est, vite, rendu compte qu’il y avait des vols. On a fini par prendre le coupable. C’était un homme d’entretien qui se servait dans les stocks. Il a dit que c’était pour sa famille, mais la police en a trouvé chez lui une telle quantité qu’il faisait sûrement du trafic. Maintenant les camions qui nous les livrent sont escortés par la police ! C’est un comble.

-       Mais ça n’explique pas tout ?

-       Non, Tout le monde pensait qu’une crise sanitaire majeure, n’était plus possible, compte tenu de nos connaissances. On s’est bien trompé. Il faut faire des économies, nous dit-on depuis des années. Mais j’espère que cet épisode remettra du plomb dans la tête de tout le monde.

-       Malheureusement, je n’y crois pas trop. Ce n’est pas mieux pour la justice. On compte nos crayons et brusquement on annonce des sommes faramineuses pour soutenir l’économie. Bizarre, non ?

-       Restons optimistes !

-       Vous avez raison. Toutes les églises vont sonner mercredi par solidarité envers les soignants et les malades, vous en pensez quoi ?

-       Je ne vais pas cracher sur les encouragements, mais honnêtement je préférerais que ce soient les sirènes comme chaque début de mois. Je ne voudrais pas qu’on mêle la religion à tout ça, et puis les mosquées et les synagogues n’ont pas de cloches !  L’important c’est que chacun reste chez soi pour limiter, au maximum, la propagation du virus.

-       Oui, mais il y avait plein de gens sur les plages les jours derniers. Les gens sont inconscients, non ?

-       Vous avez raison…Il a quel âge votre garçon ?

-       7 ans.

-       Comme le mien !

-       Je vous croyais seul.

-       Je suis divorcé. Sa mère et lui vivent à San-Francisco. On est resté très proches. Je les vois à chaque vacances. Je dois rentrer, je commence à ressentir le froid. J’attends votre courriel, à bientôt.

-       Comment s’appelle votre chat ?

-       Prosper.

-       Il plairait beaucoup à mon fils, avec un animal il est tout calme.

-       Le mien est allergique aux poils, aussi quand ils viennent, Prosper part en pension, Au revoir.  

 

Je ne l’avais pas revu depuis deux jours. Quand je l’ai aperçu sur son balcon, j’ai remarqué qu’il avait une mine épouvantable, aussi cette fois c’est moi qui lui ai demandé de ses nouvelles.

Il m’a répondu qu’il était épuisé et démoralisé. Ce matin, son équipe n’a pas réussi à sauver un homme de quarante-cinq ans père de deux jeunes enfants. Puis il a ajouté que sa femme avait attrapé le virus, qu’elle était en isolement total et qu’elle ne pouvait donc pas récupérer leur fils qu’on aurait dû lui amener en milieu de semaine. Ses propres parents ne pouvaient pas prendre le jeune garçon, ils ne savaient pas s’y prendre avec lui. Les parents de sa femme étaient espagnols et les frontières étaient fermées. Je lui promis d’appeler l’assistante sociale dont je lui avais parlé. Mais elle m’a vite désenchanté, m’expliquant qu’aucune solution ne serait possible avant quelques semaines. Seul un proche pourrait le prendre en charge provisoirement.

 

Cet enfant était fragile, il fallait qu’il puisse garder un contact avec au moins un de ses parents. Puisse que ce n’était pas possible avec sa maman, il fallait trouver une solution avec son père. Alors j’ai eu une idée.

J’appelai mon médecin et je lui demandai de me confirmer que je n’étais plus contagieux. Ce qu’il fit, mais il ajouta : “N’en profitez pas pour sortir, restez confiné.”

Je lui expliquai le contexte. Il me déclara qu’il ne voyait aucun obstacle médical pour que je m’occupe de ce garçon, à condition qu’on me l’amène et qu’on vérifie qu’il n’était pas infecté.

J’appelai ma petite voisine et je lui demandai si elle pourrait avec la concierge me faire quelques courses supplémentaires, en lui expliquant ce que je voulais faire.

Elle me rappela quelques minutes plus tard, ces deux femmes acceptaient de m’aider. J’appelai alors mon voisin médecin et lui proposai mon aide. En arguant que son fils pourrait le voir de mon balcon. Il commença par refuser, puis voyant qu’il n’avait pas d’autres solutions, il accepta.   

 

Quand on sonna à la porte, pour me “livrer” l’enfant, je compris que ce serait difficile. En me voyant, il se mit à hurler. Son père était là mais dans sa tenue de “guerre” si bien que l’enfant le reconnut à peine. Il ne pouvait rester. Je me retrouvai seul avec le petit Julien. Quand j’ai voulu m’approcher, il s’est mis à me taper. A ce moment, sortant du salon, Prosper s’est mis à miauler. Le garçon s’est arrêté net, a cherché le chat et m’oubliant totalement, il est allé vers lui. A cet instant, je savais que tout pouvait basculer, cela dépendrait de mon chat.

Prosper le regarda avancer. Je priais pour qu’il ne s’enfuie pas. Il ne bougea pas. Julien se pencha et le caressa, Prosper se laissa faire. Puis doucement, de son pas élégant, il vint vers moi pour qu’à mon tour je le caresse. Je me mis à genoux, le pris dans mes bras et lui fis une bise sur le tête. Le garçonnet s’approcha doucement et à son tour, lui fit un baiser. Je le regardai, et il me fit un sourire. Prosper nous avait apprivoisés.

 

Le soir sur le balcon, le petit garçon était dans mes bras. Son père est également sorti sur son balcon. Quand il l’a aperçu sans masque, Julien a applaudi. Je vis dans les yeux de ce papa les larmes que moi-même j’avais du mal à retenir. Alors, Julien lui a montré Prosper.

 

Quand ma voisine est venue m’apporter les provisions, le gamin s’est caché derrière moi. Mais quand il a vu Prosper lui faire des mamours, il a sauté en l’air et lui a envoyé un baiser, sans s’approcher davantage car nous devions respecter les distances de sécurité.

 

Le soir alors que j’appelais mon fils sur FaceTime, le gamin s’est approché et quand il a vu ce garçon de son âge, il a voulu lui parler. Je les ai laissé échanger, dix bonnes minutes. Quand j’ai repris le fil avec mon fils il m’a simplement dit : “J’espère que Julien sera encore avec toi, quand on viendra pour les vacances.”

Il nous voyait tous les trois, j’avais le garçon d’un côté et Prosper de l’autre.