Piste d’écriture choisie : créer un mini-roman à partir de 5 expressions choisies dans une liste (qu'on retrouve ici dans les titres des chapitres). Ce journal sera publié en plusieurs fois, dans la tradition des romans à épisodes...

 

florie brigantin

Journal d’un pirate

 

En 1669, des boucaniers de la Tortue découvrirent un navire échoué et entièrement brûlé parmi les récifs au large de la côte sud de l’île. En fouillant l’épave, ils trouvèrent un coffret ayant résisté aux flammes et renfermant une sorte de journal de bord couvert d’une écriture étonnamment soignée. Il était rédigé par un certain Œil-de-Glace, capitaine de la Main du Diable, et prétendant s’appeler Diego de Castillo de son vrai nom. Cet homme, ayant disparu depuis plus de sept ans, et était connu pour être un condamné à mort ayant échappé à la justice espagnole. L’affaire fit grand bruit.

Voici une traduction des dernières pages de ce journal, du moins du texte tel qu’il est parvenu jusqu’à nos jours.

 

Aurore

6 juin 1669 :

Un nouveau matin se lève sur ma nouvelle vie. Ma nouvelle vie, qui dure depuis plus de sept ans. Mais qu’est-ce que sept ans, quand on en a quarante, quand on a été le capitaine de l’un des plus gros galions de la flotte espagnole pendant des années ? L’aube au cœur des Caraïbes me rend toujours nostalgique. C’était déjà le cas, quand je n’étais que simple officier sur le Santa Cruz. Je m’arrangeais toujours, quand nous naviguions dans ces eaux, pour avoir le dernier quart, celui qui me permettait d’assister au spectacle.

Accoudé au bastingage, je regarde ce même soleil que jadis émerger, rougeoyant, de derrière l’océan d’un bleu profond teinté d’émeraude, déchirer le lien ténu que la nuit crée entre les eaux et le ciel et les éclabousser de sang.

Je ne sais pas où je serai demain et si je n’écris pas cette vision aujourd’hui, j’ai peur de ne jamais plus pouvoir la capturer.

Je n’ai pas souvent le temps d’écrire dans ce journal et j’évite que les hommes ne me voient le faire. Ce n’est pas qu’il n’existe pas d’érudits, parmi les capitaines pirates, mais ce qui fait avant tout élire un pirate comme capitaine par ses hommes, c’est sa bravoure au combat. Je n’ai plus à prouver la mienne, mais voir mon regard gris caresser du papier au lieu de défier un ennemi, ma main tremper une plume dans l’encre plutôt qu’une épée dans la chair, cela risquerait de les inquiéter.

Le code d’honneur qui nous lie tous ici les empêcherait probablement de me livrer aux autorités, même contre une somme alléchante, mais j’aime mieux conserver tout leur respect et ne pas prendre de risques.

Tandis que je contemple l’astre du jour qui s’élève et change peu à peu l’outremer des flots en turquoise, les paroles naïves de cette femme, la nièce du gouverneur de Carthagène, celui-là même qui a prononcé ma condamnation à mort ; les paroles de cette femme, disais-je, que nous avons prise en otage il y a quelques mois, me reviennent inexplicablement en mémoire : « Pourquoi est-ce que vous avez choisi d’être pirate ? Vous avez l’air d’un homme bien, vous auriez pu faire tellement mieux ! »

Un sourire sardonique étire mes lèvres. J’ai pas choisi, ma p’tite dame. Mon pays a choisi pour moi. J’étais un homme respectable, moi, selon vos critères, madame, un capitaine de galion qui faisait parfaitement son travail. Mon navire faisait partie de la Flota, ce convoi naval qui transportait des marchandises de Séville à Carthagène et ramenait de l’or de Carthagène à l’Espagne.

J’ai jamais écrit ça, dans ce journal, de peur peut-être que quelqu’un ne le trouve et ne comprenne qui je suis vraiment. Je l’ai pas raconté non plus à la demoiselle, bien sûr, elle aurait été trop contente de rapporter à son oncle qu’elle avait retrouvé Diego de Castillo. Mais il faut que je l’écrive, pour que quelqu’un sache un jour.

Le Santa Cruz a été pris un jour dans une tempête et a perdu le convoi. Les hommes avaient faim et étaient épuisés. Ils se sont mutinés, ont détourné le galion vers Port-Royal et ont pris tout l’or qu’il contenait à leur compte. Puis ils ont fait courir la nouvelle selon laquelle c’étaient nous, mon premier lieutenant et moi-même, qui avions volé cet or et l’avions dissimulé en lieu sûr. Si bien que quand Alonso Perez et moi avons finalement pu regagner Carthagène à bord d’un navire marchand, nous y avons aussitôt été faits prisonniers pour trahison et détournement.

Je suis parvenu à m’enfuir mais Alonso n’a pas eu cette chance, et il a été pendu. Il n’était pas seulement mon premier lieutenant, il était aussi mon meilleur ami.

Depuis sept ans, mes rêves ne sont remplis que de vengeance. Mais pas le temps d’en écrire plus, j’entends des pas derrière moi sur le pont.