Piste d'écriture: parfums, sensations, sentiments

jean-claude arbuste fleuri

Ce vendredi 20 mars marque au calendrier l’arrivée du printemps. Dehors, tout est figé. Le temps lui-même semble s’être arrêté.  Depuis trois jours, la ville est comme en léthargie. Autour, le monde a rétréci comme une peau de chagrin. Pourtant, l’air est si pur, le ciel limpide ! Il fait un temps printanier ! Aucun bruit ou presque, ne vient de cette artère auparavant animée. Un grand silence, à peine troublé par le lugubre klaxon d’une ambulance, ou le passage en trombe d’une voiture de police roulant gyrophare allumé. Deux rues plus bas, des essieux grincent. On entend le bruit d’un tramway qui s’arrête et repart à vide : un scénario digne de la science-fiction.

 

  Gare aux contraventions ! Vu les mesures de confinement, les pas sont désormais comptés. Mille mètres autour de son domicile et pas plus. Au-delà de cette limite, aucun ticket n’est plus valable. On ne réalise pas bien ce que représente un kilomètre, à l’échelle du quartier. À défaut de G.P.S. il y a lieu de se munir d’un plan de ville au dix millième et d’un compas d’écolier. Puis de dessiner, la pointe sèche étant centrée sur le lieu de résidence, un cercle de dix centimètres de rayon. Le premier cercle de cet enfer est aussi le dernier. Sa circonférence est de 6,2832 km. Pour le vérifier de façon tangible, il faudrait, bien sûr, monter sur les toits. Au-delà de cette ligne infranchissable, un mystérieux océan, le plan d’eau du Lez, marque la limite du monde connu. Plus loin, s’étendent des « terres ignorées », mentionnées sur les portulans du temps jadis. Tout cela donne le vertige. On en vient à perdre ses repères, et même à douter que la Terre est ronde.

 

 On dispose chaque jour d’une heure au plus, pour explorer cet univers fantomatique. Ici, l’on ne croise personne, hormis quelques zombies, équipés de masques de fortune et de gants, qui s’esquivent aussitôt, l’air hébété. On bat le pavé, qui ne vous a rien fait, comme dans son poème Prévert battait la campagne. Ou bien l’on traverse au pas de course l’esplanade. Le temps d’admirer, de part et d’autre de l’allée centrale les pelouses jonchées de pâquerettes, mauves et autres boutons d’or. Il en émane un parfum bien tentant d’herbe fraîche, où nul n’ose plus s’aventurer.

 

 Symbole décalé : juste en face, en direction du Lez, la Victoire de Samothrace étend vers les rares passants ses ailes déployées.

 

  Depuis quelques jours, les progrès de la feuillaison sont spectaculaires : les petites ébauches toutes molles, issues des bourgeons printaniers, se sont à présent dépliées, puis ont grossi. Se succèdent au fil de la route un lopin de vigne incongru, puis l’ex-guinguette du Père Louis, devenue un centre nautique, enfin un parc de jeux pour les enfants, soigneusement cadenassé. Mais il n’en émane plus de cris joyeux.

 

  Voici que s’ouvre un chemin de berge, étonnant fouillis végétal. Aux fleurs blanches d’un cerisier du Japon, aux ombelles odorantes d’un sureau, succède la pourpre explosion d’un arbre de Judée. Ensemble, sans pour autant se confondre, ces arbres forment un hallier, promu salon de musique à l’usage des oiseaux. Coïncidence : cette allée porte le nom d’Alégria Beracasa. Qui se souvient de cette mécène vénézuélienne, co-fondatrice avec son époux d’une institution pour encourager les talents musicaux ? Profitons de l’occasion pour redécouvrir ceux de la gent ailée.

 

 Grâce aux panneaux explicatifs, qu’on prend maintenant le temps de lire, on sait tout de l’hirondelle de fenêtre et du grimpereau des jardins (forme occitane : escaladoira). Juste en dessous, longeant la berge du cours d’eau, la famille canard nage en file indienne. Immobile, un héron dégingandé surveille ses ébats. L’Homme a (provisoirement ?) déserté ce décor façonné à son usage et la nature indifférente a repris ses droits.

 

  Nous voici déjà presque au terminus : le moulin de l’Évêque. Au niveau de la passerelle de ce nom, se trouve un barrage de retenue. Un rafraîchissant bruit de cascade se mêle au frémissement du vent dans les peupliers, les saules et les ormeaux. L’air est plein de pollen, une fine poussière s’envole au vent, qui vient des fleurs de pissenlit. Tout cela fait éternuer, tousser, cracher. Justement ce dont il faut se garder en public.

 

 Avant de rebrousser chemin, l’itinéraire offre au promeneur, en manière d’adieu, son ultime surprise : une bouffée de senteurs, fade et capiteuse à la fois, émane d’un azerolier. Un bruissement d’insectes butineurs provient de cet arbuste aux fleurs blanches et roses. Il produit en automne de minuscules fruits acidulés, dont le goût rappelle celui de la pomme. Aurons-nous l’occasion de les voir ?

 

   Tout cela nous ramène à l’ennemi invisible, omniprésent, ce minuscule virus responsable de nos maux actuels. Zut ! On avait failli l’oublier ! Qui contracte la terrible maladie est, paraît-il, privé de l’odorat et du goût. Que serions-nous sans l’odorat ? Qu’adviendrait-il si nous perdions le goût ? Gardons au moins celui de vivre avant qu’il ne soit trop tard.