Piste d’écriture choisie : créer un mini-roman à partir de 5 expressions choisies dans une liste (qu'on retrouve ici dans les titres des chapitres). Ce journal sera publié en plusieurs fois, dans la tradition des romans à épisodes...

florie brigantin

L’archiviste

Un peu plus tard, dans ma cabine

            Ça fait cinq ans que ce type est avec nous. Personne ne sait rien de lui, c’est un peu le cas pour la plupart d’entre nous. On ne connaît des autres que leurs exploits de pirates. Le reste n’intéresse personne. Lui, je l’ai pêché dans une taverne de Port-Royal, il cherchait à s’embarquer pour de la flibuste. C’était presque encore un gamin, pas bien plus de seize ans, mais un regard vif et un aplomb certain. L’archiviste, qu’il se faisait appeler, personne ne lui a jamais connu d’autre nom. Tout le monde lui dit que c’est un drôle de sobriquet pour un pirate, mais il n’en démord pas et il faut dire qu’il le porte bien. Ce type est une véritable bibliothèque vivante. Je ne sais pas où il est allé chercher toutes ses informations, mais il est aussi calé en intrigues politiques qu’en histoires de navires coulés avec leur trésor, de planques où des butins ont été abandonnés et jamais récupérés…

Au début, j’ai pensé que c’était du flan. Je l’ai engagé parce qu’il m’a prouvé qu’il savait se battre mieux que la plupart de mes gaillards, mais je ne pensais pas qu’il pouvait se rendre aussi utile. Pourtant, les bijoux de l’île des Trois Géants, ils existaient bel et bien. L’affaire de la nièce du gouverneur, qui nous a rapporté un sacré pactole, c’était également grâce à ses informations. Ce type, avec sa tête d’asiatique et maigre comme mon bras, est le principal sinon le seul responsable de la réussite et de la notoriété de la Mano del Diablo. La plupart des équipages pirates ne durent pas. Ils se font prendre ou tuer au bout d’une année, guère plus. Ce sont tous des repris de justice, alors la mort ne leur fait pas peur, du coup, ils n’ont rien à perdre et entreprennent souvent des actions totalement désespérées.

Mais nous, on est toujours là. On sillonne toujours les mers, on pille, on massacre et si on glisse une oreille dans les lieux où traîne la bonne société de ce monde, on a de plus en plus de chances d’entendre les noms de la Mano del Diablo ou d’Œil-de-Glace prononcés à mi-voix, avec crainte et respect.

Ce qui m’échappe, c’est la soumission de l’Archiviste à mon égard. Bien sûr, en combat singulier, il ne ferait pas le poids deux secondes, aussi fort et rusé soit-il. Mais chez les pirates, n’importe qui peut demander à changer de capitaine et, si la majorité de l’équipage est d’accord, le capitaine est remplacé sans autre forme de procès. Ça m’a paru bizarre, au début, de trouver plus de démocratie et, d’une certaine façon, plus d’importance accordée à un code d’honneur chez les flibustiers que chez les hommes se prétendant bien sous tout rapport dont j’étais moi-même, avant mon évasion. Mais le fait est là.

Peut-être ce type sait-il que les marins me font confiance et ne choisiraient jamais un homme aussi jeune, étrange et taciturne comme capitaine. Toutefois, je ne comprends toujours pas pourquoi il tient tant à mettre son savoir au service de tout un équipage de pirates, quand il pourrait certainement s’enrichir bien plus et bien plus vite par ses propres moyens.

            Quoi qu’il en soit, je me suis habitué à l’Archiviste et peut-être aussi que je l’aime bien parce qu’il me rappelle en quelque façon les hommes que je côtoyais avant mon arrestation plus qu’aucun des autres marins qui sont à mon bord. J’étais pourtant à cent lieues de m’attendre à ce qu’il est venu m’apprendre ce matin.

 

Un butin dans un grenier

Il s’est planté à côté de moi, a plongé son regard dans la mer et m’a annoncé tout de go, de sa voix étrangement feutrée :

 « Capitaine, je sais où se trouve l’or dont vous avez été accusés du vol il y a sept ans. »

J’ai dû faire bien des efforts, probablement vains, pour cacher ma surprise. Car ce qu’il m’annonçait signifiait beaucoup de choses. D’abord, il sait qui je suis. Ensuite, l’or que je n’ai jamais volé et pour lequel on a voulu me pendre n’a jamais été retrouvé par les Espagnols. Enfin, les véritables voleurs, cette sale engeance qui constituait mon ancien équipage, a abandonné le butin et ne l’a jamais récupéré.

Et surtout, je la tenais ma vengeance. Quitte à être accusé d’un vol que je n’ai pas commis, quitte à en garder la peine à jamais suspendue au-dessus de ma tête, autant profiter de l’or pour le larcin duquel je suis sensé être condamné !

J’ai jeté un regard interrogateur à l’Archiviste, qui n’a pas quitté des yeux les flots turquoise mais qui arborait une expression légèrement ironique, celle qu’il a souvent quand il jouit de posséder un savoir que les autres n’ont pas.

 

Le silence s’éternisant, je l’ai sommé de s’expliquer et, prenant son temps, il a parlé de cette voix calme, à peine audible par-dessus le bruit de l’eau contre la coque, les craquements des gréements, le claquement des voiles, les voix de mes hommes s’interpelant et s’agitant dans notre dos, m’obligeant à tendre l’oreille pour ne pas perdre une miette de ses propos.

Sans m’expliquer, il ne le fait jamais, d’où il tenait ses informations, il m’a conté que mon ancien équipage s’est isolé un temps avec le butin sur une île qu’on appelle la Petite Goutte. Mais le trésor qu’ils possédaient, un quart de l’or rapporté annuellement des colonies sur le continent par les Espagnols, était trop important pour que le gouverneur de Port-Royal, qui avait eu vent de l’affaire quand nous y avions débarqué, ne finisse pas par intervenir. Il a envoyé deux navires de guerre anglais à la recherche de l’équipage et du butin. D’après l’Archiviste, la chasse a duré longtemps. Mes anciens hommes ont quitté la Petite Goutte, ont planqué le trésor sur une autre île et ont fini par se faire retrouver et massacrer. Mais les attaquants ne sont pas parvenus à obtenir la moindre information sur le lieu où l’or avait été dissimulé. Plusieurs expéditions ont été envoyées depuis pour le chercher et sont revenues bredouilles. Finalement, Port-Royal a eu bien d’autres ennuis et l’affaire a fini par être oubliée.

Mais lui, l’Archiviste, a prétendu savoir où était caché le butin. Je lui aurais bien ri au nez, s’il n’était pas aussi bien informé sur mon compte et si, par ailleurs, toutes ses indications ne s’étaient pas systématiquement révélées exactes.

Il m’a confié les coordonnées précises d’une petite île, au large du cap Gracias a Dios, sur les terres du Honduras, m’expliquant qu’une petite colonie s’était installée sur cette île, mais que la chose ayant mal tourné, les habitants avaient fini par s’entretuer. Une épidémie aidant, plus personne a-t-il prétendu n’y subsiste et les conditions géographiques sont tellement rudes pour accoster que ni la France, ni l’Espagne, ni l’Angleterre n’a envoyé personne pour la reprendre. Certaines constructions cependant sont restées debout depuis, et l’endroit sert occasionnellement de repère aux pirates qui savent comment approcher l’île sans s’échouer sur les nombreux récifs qui l’entourent.

Le trésor, d’après lui, a été entreposé dans le grenier de l’une des anciennes demeures, protégé par quelque artifice secret.

Son plan, très simple, consiste à aller le chercher, maintenant que tout le monde a oublié cet or.