florie brigantin

Piste d’écriture choisie : créer un mini-roman à partir de 5 expressions choisies dans une liste (qu'on retrouve ici dans les titres des chapitres). Ce journal sera publié en plusieurs fois, dans la tradition des romans à épisodes...

Terre !

9 juin 1669 :

            Durant trois jours, voguant au grand largue, notre fier brigantin, rapide et léger, a fendu les flots à bonne allure sous un vent qui semblait bénir notre expédition.

Le petit gars qui fait la vigie en haut du grand mât vient de pousser ce cri que nous attendons tous depuis quelques heures et je sens la fébrilité gagner chacun des hommes. Je ne peux en écrire plus pour l’instant, l’Archiviste a bien prévenu que la navigation autour de ce qui de loin ressemble à un gros caillou tacheté de verdure est extrêmement périlleuse, et il va me falloir toutes mes compétences de navigateur pour guider la Mano jusqu’à un endroit sûr d’où nous pourrons mettre un canot à la mer pour gagner le rivage.

 

Whisky, bière et vin

            Voilà, c’est fait. Je prends quelques minutes pour écrire dans mon journal, pendant que les hommes commencent à s’enivrer. Ensuite, il me faudra les rejoindre, mais il est toujours bon pour un capitaine de prendre quelques verres de retard sur ses hommes pour garder les idées un peu plus claires en cas de pépin.

Ce soir cependant, je ne peux que les encourager à festoyer et à boire jusqu’à ce qu’ils aient oublié leur prénom. L’opération a été un véritable succès. Tout était fidèle aux dires de l’Archiviste. Il connaissait précisément le lieu. Nous avons trouvé la maison exactement là où elle devait être, délabrée, envahie d’herbes folles, mais encore debout. Le grenier était particulièrement bien caché. Pour ouvrir le panneau qui le dissimulait dans le plafond, il fallait appuyer sur une brique précise de l’un des murs, qui mettait en branle un mécanisme. Là aussi, l’Archiviste semblait savoir précisément, à l’avance, comment la trouver.

Tout l’or était là, il ne semblait pas en manquer un seul sac. Des montagnes d’or, comme même les plus anciens de mon équipage n’en ont jamais vu auparavant. De quoi rendre chacun de mes pirates plus riche que le gouverneur de Port-Royal.

J’entends chanter la grosse voix de John Main-de-Fer, suivie de près par toutes les autres. J’entends une bouteille que l’on brise, un rire gras et contagieux. Ils sont heureux, autant que je le suis moi-même. Oui, ce soir, je vais boire, moi aussi, sans retenue.

 

            Nous avons porté l’or dans la cale du navire, puis nous avons pillé tout l’alcool que nous avons pu trouver dans les quelques maisons de la colonie que les intempéries et l’abandon n’ont pas réduit à l’état de ruines. Il est évident que de nombreux pirates sont passés par là et il ne reste pas grand-chose, mais nous avons glané suffisamment de whisky, de mauvais vin et de bière infecte pour saouler ces braves gaillards pendant trois jours.

Nous mouillerons ici cette nuit, dans une petite crique abritée puis demain, nous repartirons pour de nouvelles aventures, la cale alourdie du plus gros butin que la piraterie n’ait jamais connu.

J’entends des hurlements de joie, encore des bris de verre, encore des chansons et je ne peux m’empêcher de rire. Ainsi justice m’est rendue, par ces hommes imbibés d’alcool qui braillent leur bonheur. Ainsi, si un jour mon pays me pend, paierai-je pour un crime que j’ai bel et bien commis. Allons, je laisse l’écriture, pour une fois j’ai davantage envie de me divertir.

 

Journal de bord interrompu

Nuit…

            Ils sont tous morts… Tous ! Thomas le borgne, le petit gars qui passait sa vie dans le nid de pie, qu’avait même pas douze ans et qu’on appelait Brindille, John Main-de-Fer, le gros Will, Ed le balafré… Tous ! Il les a eus dans leur sommeil, forcément, ils dormaient tous comme des masses après tout l’alcool qu’ils avaient ingurgité. J’ai été un imbécile. Comment n’ai-je pas compris plus tôt ? Comment ne me suis-je pas méfié ? Ce type, qui savait tout sur tout… Qui se fait bien voir de tout l’équipage pendant cinq ans, nous fait tomber les prises dans les mains, s’assure ma confiance, et brusquement, au bout de tout ce temps, me présente l’affaire de l’or du Santa Cruz comme si l’idée venait de lui venir ? J’étais aveuglé par ma vengeance, par mon désir de cet or qui devait m’appartenir, puisqu’on prétendait que je l’avais volé. J’aurais dû comprendre que si l’Archiviste ne nous avait pas parlé de ce projet plus tôt, c’est qu’il attendait son heure…

            Tout mon équipage a la gorge tranchée et baigne dans son sang. Une chance que moi, je ne dormais pas tout à fait. J’étais abruti par le whisky, ça oui, je le suis toujours, et j’ai mis plusieurs minutes à comprendre ce qui se passait.

J’avais bien remarqué, hier soir, qu’il ne buvait rien. Il restait là, assis dans un coin, avec son sourire ironique, mêlant parfois sa voix sourde à celle des autres marins pour chanter le rhum et les filles. Mais l’Archiviste n’a jamais bu la moindre goutte d’alcool. Tout autre que lui aurait été la risée de la piraterie entière et n’y aurait sans doute pas survécu. Mais lui, celui qui possédait dans sa tête mille cartes au trésor, savait suffisamment se rendre indispensable pour qu’on lui pardonne ses bizarreries.

            Alors voilà. Nous ne sommes plus que deux à bord de la Mano del Diablo, qui n’a jamais aussi bien porté son nom : un homme parfaitement sobre et un autre en état d’ébriété avancée. Je n’ai pas besoin de faire de longs calculs pour savoir lequel va en réchapper.

            Je suppose, s’il a décidé de tuer tout l’équipage ici, qu’il a bien prévu son coup. Il va sans doute abandonner le navire et être emporté, lui et son butin, par des complices prévenus depuis longtemps. Comment ai-je pu me laisser berner aussi facilement ?

            Je suis recroquevillé dans une cache que j’ai découverte dans la cale il y a peu, probablement aménagée par l’ancien capitaine de ce navire pour dissimuler une part de prise qu’il désirait soustraire au partage général. Je n’ai avec moi que mon poignard, l’Archiviste aura sans doute pris la précaution de s’armer de l’un de nos pistolets à silex. Je n’ai aucune chance. Je n’ai rien d’autre sur moi que ce journal dans lequel j’écris aussi mal qu’un jeune enfant tellement mes sens sont brouillés par le whisky, et le petit coffret en fer dans lequel j’ai l’habitude de le ranger. J’écris à la lumière tremblotante d’un morceau de bougie qui ne va pas faire long feu. Je sais qu’il finira par me retrouver, je gagne juste un peu de temps pour laisser une trace, si quelqu’un la trouve un jour, de ce qu’il est advenu de Die…

Des pas… il v…