Piste d'écriture: la phrase de début suivante: Lorsque Chloé […] avait sept ans et vivait […] avec son père Bill, veuf, et son turbulent frère jumeau, Noa, elle décida que sa prospérité future ne serait garantie que par l’arrivée, le plus tôt possible, d’une méchante marâtre. La preuve en était irréfutable. Cendrillon la demoiselle des cendres, Blanche-Neige la gardienne de nains, Gretel la tueuse de sorcière – à chaque fois une jeune femme ne trouvait le bonheur qu’après que son père eut séduit et épousé une méchante deuxième femme.

danièle v baguette magique (2)

A neuf ans, Chloé finit [… ] par se découvrir tout aussi contente que…son père ne se fût jamais remarié.

Son turbulent jumeau et elle-même avaient réussi à décourager toutes celles qui s’étaient présentées. Depuis la si délicieuse Valérie qui s’extasiait à chaque réflexion supposée drôle du duo infernal, jusqu’à la terrifiante Sidonie qui claquait les portes et hurlait à la moindre contrariété, en passant par la douce Bérangère qui les bordait dans leur lit après le conte du soir que les deux garnements interrompaient tous les trois mots par de petits rires stupides ou des gémissements ridicules. Il y eut aussi Marylène, pâtissière hors pair dont les gâteaux finissaient immanquablement sur le sol de la cuisine grâce aux gesticulations ingérables des deux monstres. Et enfin la rigoureuse Jennifer qui ne retrouvait jamais les ustensiles qu’elle avait méticuleusement nettoyés et rangés puisque Chloé et Noa les avaient repris et déposés n’importe où, de préférence dans les endroits les plus inappropriés.

Bref, après tant d’expériences désastreuses, Bill avait abandonné le projet d’un remariage.

Les jumeaux avaient trouvé cela très chouette : avoir leur papa pour eux seuls ! Youpi !!! Et ce fut effectivement une suite de moments inoubliables car celui-ci, pour faire une pause et réorganiser sa vie, avait pris deux semaines de congé coïncidant avec les vacances scolaires de ses enfants.

Ce furent des parties de pêche au bord de la rivière, avec pique-nique et sieste à l’ombre des platanes, des après-midis au parc d’attractions avec barbe à papa et hamburger-frites, des soirées télé devant leurs dessins animés, avec cornets de glace et coca-cola. Bref, la vie rêvée.

Mais un matin où il ne faisait pas encore jour, si bien qu’on ne distinguait rien que le tambourinement de la pluie sur les vitres, Chloé et Noa furent tirés de leur sommeil par un papa plutôt en mode "stress". Les petits déjeuners — pain-beurre-bol de lait sans sucre — les attendaient sur la table de la cuisine. Il fallut avaler cela en un temps qui leur parut raccourci, avant de passer à la salle de bain pour une douche réglementaire (exit le bain moussant avec jeux d’eau) puis un habillage propre. « Attention de ne pas vous salir dans la journée : je ne vais pas faire une lessive chaque jour ! » avait prévenu Bill.

Dans la rue éclairée par les réverbères, la voiture roulait au milieu de la circulation des gens qui se rendaient au travail. Bill déposa ses enfants devant la garderie où ils rejoignirent un groupe de gosses inconnus. Noa et Chloe étaient nouveaux parmi eux et on les regarda comme des ovnis. L’un d’eux s’approcha finalement des jumeaux et les invita à jouer. Mais ceux-ci ne connaissaient pas la règle. Ils perdirent et furent obligé d’exécuter un gage. Au bout de presque deux heures, une adulte les appela et les emmena dans le bus qui les conduisait à leur école. Là, les jumeaux se sentirent un peu mieux car ils y retrouvèrent leurs camarades de classe.

La journée ne fut pas trop pénible, une journée de classe, quoi.

Mais le calvaire recommença le soir quand ils se virent à nouveau au milieu des gamins qu’ils avaient rencontrés le matin. Comme ils avaient presque compris la règle du jeu, ils gagnèrent parfois et ne furent pas toujours obligés de faire le tour de la pièce à cloche-pied, ni de saluer chacun des enfants d’une courbette, ou encore de répéter trois fois : « J’ai perdu, c’est dommage, je f’rai mieux la prochaine fois. »

Quand leur père vint les chercher, ils étaient épuisés.

A la maison, comme il était tard, Bill fit chauffer un pack de soupe, puis il leur posa un mini baiser sur la joue en leur disant « Dépêchez-vous de vous coucher, il vous faut bien dormir car demain on se lève de bonne heure ». Cela, Chloé et Noa l’avaient remarqué, pas besoin de le répéter. De plus, ils soupçonnaient leur père de se débarrasser d’eux pour pouvoir regarder son émission en paix.

Ce cauchemar se reproduisit chaque jour de la semaine, jusqu’au samedi où leur père les laissa dormir un peu. Mais aussitôt le petit déjeuner avalé, il fallut courir faire les courses au supermarché. L’après-midi, les amis de Bill s’invitèrent pour regarder le match pendant que Noa et Chloé s’amusaient sans enthousiasme dans leur chambre. Le dimanche ne fut pas plus exaltant, à suivre leur père sur l’allée circulaire du parc où Bill faisait habituellement son footing. Les deux enfants trottinaient derrière lui. Cela les divertit un moment, mais l’ennui les gagna vite et ils finirent par traîner les pieds et même par s’arrêter tout à fait et attendre que leur père eût terminé son entraînement. 

Et le rythme insupportable de la semaine reprit. Une fois. Deux fois. Trois fois.

— Ça ne peut plus durer ! s’énerva Chloé. Finalement, les marâtres, au moins, s’occupaient de nous. Et puis, elles n’étaient pas toutes si affreuses.

— T’as raison, approuva son frère. Papa n’est pas un mauvais père, mais il n’a pas assez de temps pour nous.

— Il faut faire quelque chose.

— Il faut trouver une solution.

Un conciliabule se tint dans le secret de la chambre, pendant que papa regardait son émission. Une stratégie fut élaborée. Il ne restait plus qu’à la mettre en œuvre.

 

C’est ainsi que le dimanche suivant, lorsque Bill alluma son ordinateur pour traiter ses mails, il fut très surpris de découvrir, en plus des courriels habituels, presque une dizaine de messages. Intrigué, il en ouvrit un, puis un deuxième, puis les autres. Tous renvoyaient à un lien. Le même lien. Celui d’un site de rencontre. Bill cliqua, et tomba sur sa photo, accompagnée d’une description de sa personne, de ses habitudes et de ses goûts, mais aussi d’un commentaire très instructif sur la composition de sa famille. Il y était question de deux enfants décrits comme "charmants, affectueux et très obéissants", qui seraient "vraiment contents si une gentille dame voulait bien habiter avec leur papa".

 La phrase de début est adaptée de  L’Arche de Darwin, de James Morrow, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sara Doke, éditions Au Diable Vauvert, 2017 - un roman plein de rebondissements, à conseiller en ce moment!