Piste d’écriture : créer un mini-roman à partir d'expressions choisies dans une liste (qu'on retrouve ici, adaptées au contexte du texte,  dans les titres des chapitres). 

danièle geroda Globe découpé

Dans leur journal de bord, avant l’interruption,

 

« On arrête tout, inutile de faire courir le moindre risque à tous ces touristes, notre manne quotidienne » Les propos du gouverneur vénitien s’étaient répandus rapidement, dès les premiers effets malveillants sur la région. Ce dernier aurait crié haut et fort qu’il valait mieux ranger costumes et masques, et ainsi suspendre les festivités. Tant pis, s’était-il, soi-disant désolé. L’aigle ne prendrait pas son envol sur la piazza, pas plus que le lion rouge et or sur la bannière de Saint Marc. Même si la Colombina avait réussi à s’élancer dans le vide pour rejoindre son amoureux, tout spectateur présent fut obligé de constater qu’elle avait été la seule à s’exposer. Arlequin, Polichinelle, Pierrot abandonnèrent le terrain pour regagner leur comedia del arte à Bergame.

Ce fut une désolation inénarrable. On avança même que les pigeons, eux-aussi, s’étaient trouvés privés de spectacle et étaient sans doute désespérés de ne pouvoir parader devant la foule habituelle. Places et rues s’étaient vidées en moins de dix phrases pour le dire. Les Vénitiens n’en crurent pas leurs yeux, à l’époque. La Sérénissime se mourait et ils étaient impuissants. Mais ce n’était qu’un début d’agonie, Sachez qu’on a longtemps retenu cette peu glorieuse quinzaine de février, prélude à d’autres étapes apocalyptiques.

 

Un poison nommé Covid, découpant des trous dans le monde.

 

Le journal de bord italien fut interrompu, mais il fut confirmé que Covid s’était d’abord intéressé morbidement à certaines provinces de Chine. Il fut relaté que la Mort frappait au quotidien. La Faucheuse s’attaquait imperturbable à chaque humain, sans distinction d’âge, de races, de sexe, se riant des combats menés contre elle. Cette tueuse en série s’était mise en tête d’anéantir le monde entier. Pour ce faire, elle avait cru bon de déjouer tous les pièges tendus et réussissait à échapper à la traque qu’on lui menait.

Le Covid mortifère avait revêtu, lui-aussi, le masque intégral de l’anonymat. De riche, il se déguisait en pauvre, et circulait dans toutes les strates sociales. Prenant le bateau comme l’avion, s’immisçant partout où on ne l’attendait pas. Chaque continent, chaque pays, chaque ville et village, ici, là et ailleurs, se mirent à suffoquer au même rythme, épuisant leur souffle à chaque inspiration. Le mal œuvrait, réfutant les parades, et se propageait sans faiblir. Il fut bien vite en mesure de découper des trous dans le monde…

 

Des lettres non envoyées retrouvées dans les greniers.

 

Longtemps après, on découvrit des montagnes de lettres confinées et jaunies dans les greniers de tout un chacun, et on put traduire la terreur installée dans les foyers à l’époque. Pour endiguer la condamnation à mort, toutes les populations furent retenues manu militari chez elles. Il paraitrait, d’après quelques missives retrouvées, que certains irréductibles avaient bravé les autorités politiques et sanitaires, jugées ou trop dictatoriales ou trop laxistes suivant les cas.  Alors, pour s’aérer un brin, ou pour prouver qu’ils n’avaient pas peur, ils arpentaient sans vergogne tous les lieux de contact…

Dame Liberté en prit un drôle de coup. On comprit que c’était dur de rester chez soi. Toutefois la plupart se pliaient aux directives, désireux avant tout d’éviter les déconfitures annoncées.

On rapporte aussi que ce fut une période plus encline à la solidarité. Les coups de téléphone à la famille ou aux amis éloignés resserrèrent des liens quelquefois détériorés par un mode de vie égoïstement désastreux. Ce fut une période où l’on s’inquiéta davantage de l’autre.

 

L’Autre, le Visiteur mystère.

 

On s’inquiéta, dit-on, de l’Autre à condition de ne pas penser. Mais qui était cet autre ? Chaque pays dut se mettre en quête de pister, dans le tambour de la faucheuse, un individu ciblé ; et alors, de crier haro ! Une course universelle s’engagea, d’après des lectures retrouvées depuis, pour retrouver cet individu mystère à l’origine, peut-être, du désastre sanitaire. Comment démasquer ce visiteur O, pas comme les autres, fuyant comme l’anguille ? Aucune information à ce sujet : il dut continuer à semer le chaos sur toute notre planète.

 

Un secret de famille.

 

Et pendant ce temps-là, la terre a continué de tourner mais connut un souffle nouveau. Elle vécut une bien belle pause de renaissance. Parait-il que l’eau coulait plus bleue, que la végétation verdissait avec plus de frénésie, que les forêts exhibaient plus d’arbres centenaires, que la pollution était tombée dans les oubliettes, que toute la faune était au mieux de sa forme, que la flore étalait ses couleurs et ses odeurs à nulle autre pareilles. La terre, notre terre susurrait un fol espoir aux générations à venir : Je vais mieux, je suis soignée.

 

Une fin.

 

Les jours, les mois, les années ont défilé. La mort s’est un peu calmée. Les activités ont repris. Les chercheurs cherchent toujours. D’autres virus se manifestent. On est embarqué dans la même galère. On lutte, on se bat. On aime la vie. On sait peut-être plus aujourd’hui qu’hier que tout a une fin, mais aussi le pouvoir de renaître. Comme l’a dit Amy Sackville : « Ne dépassons plus le cadre de la journée, c’est assez fatigant comme ça d’attraper au vol le passé tandis qu’il vient planer sur le présent, sans en plus laisser le futur s’en mêler. »

 

Epilogue.

 

Nous ne savons plus si les Vénitiens ont relevé la tête, ont revêtu leurs costumes d’apparat, troquant des masques standards et chirurgicaux pour leurs magnifiques masques colorés. C’était un poison appelé Covid qui a sévi, il y a longtemps, dans les années 2020 ou plus. . . Je ne sais plus.