Piste d'écriture: une phrase de début, que chacun a un peu modifiée pour l'adapter. 

florie croquet

Lorsque Chloé Lecomte avait sept ans et vivait à Versailles avec son père veuf et son turbulent frère jumeau, elle décida que sa prospérité future ne serait garantie que par l’arrivée, le plus tôt possible, d’une méchante marâtre. La preuve en était irréfutable. Cendrillon la demoiselle des cendres, Blanche-Neige la gardienne de nains, Gretel la tueuse de sorcière – à chaque fois une jeune femme ne trouvait le bonheur qu’après que son père eut séduit et épousé une méchante deuxième femme.

Bien sûr, il fallait d’abord affronter l’adversité. Supporter la marâtre, d’abord, mais parfois l’apparition d’un tel personnage n’était que le prélude à des événement bien plus horribles : abandon, rencontre d’ogres ou de sorcières… Bref, il lui fallait se tenir prête à tout. Mais à la fin, il y avait toujours la récompense, très généralement sous la forme d’un prince charmant.

            Chloé était intimement convaincue que c’était là sa destinée et que, si le sort tardait trop à faire venir la marâtre, elle n’avait qu’à se charger de lui forcer la main. Elle s’appelait Lecomte, d’abord, ça ne s’inventait pas et, à sept ans, âge où on ne sait pas encore faire la différence entre les homophones, il lui paraissait tout à fait évident qu’elle était prédestinée à en être l’héroïne, du conte en question. Et puis, elle habitait Versailles, une ville surtout célèbre pour son château magnifique. Tout, c’était certain, la désignait pour être la future princesse d’un monde merveilleux.

            Mais voilà : son père ne semblait absolument pas pressé de se remarier. Sa femme était morte cinq ans auparavant déjà, dans un accident de voiture, mais il paraissait se satisfaire de sa petite vie tranquille auprès de ses deux enfants. Chloé devait absolument intervenir.

Mais l’affaire n’était pas si simple qu’il y paraissait. Parce qu’il fallait trouver une épouse en apparence suffisamment acceptable pour que son père en veuille, mais suffisamment odieuse avec elle, Chloé, pour que le conte de fée s’enclenche. Son papa l’adorait et si la malveillance de la candidate belle-mère à son égard était trop évidente, il n’en voudrait jamais.

            Cela faisait des semaines que la petite fille se triturait les méninges à la recherche de l’idée de génie qui mettrait en branle la mécanique magique quand celle-ci se présenta à elle avec l’évidence qu’ont tous les événements dans un conte digne de ce nom.

C’était au club de croquet, une passion étrange que partageaient Chloé, son père et Hugo, son insupportable jumeau. Deux nouveaux membres arrivèrent ce jour-là, Franck et Bénédicte, sensiblement du même âge que son père et Chloé pressentit immédiatement leur potentiel fabuleux, au sens littéral du terme. Ils se disaient frère et sœur, ils venaient d’emménager à Versailles et ils adoraient le croquet. Elle, elle était plutôt belle, du moins le serait-elle suffisamment, espérait Chloé, selon les critères de son père. Lui, par contraste, était absolument affreux. Le visage carré et patibulaire, les yeux noirs et inquiétants et une grosse barbe hirsute derrière laquelle il semblait toujours dissimuler un sourire mauvais, il était tout sauf engageant et la petite fille songea avec ravissement que le destin lui envoyait en même temps la fameuse marâtre qu’elle cherchait tant et l’ogre entre les griffes duquel les machinations ténébreuses de cette méchante future belle-mère allaient l’expédier.

Mais avant de s’emballer, il fallait s’assurer que la dame était aussi mauvaise que le plan le nécessitait.

Chloé, qui ne manquait pas de ressources, profita du fait que les grands faisaient le tour des installations pour se glisser à l’intérieur du local du club et se préparer un sirop de fraise généreusement dosé en liquide rouge. Puis elle sortit, s’approcha de Bénédicte qui venait de déposer ses affaires sur un banc près de la porte et, oh quelle maladroite elle faisait, trébucha et renversa la moitié du contenu de son verre sur la jolie veste beige que la dame venait d’ôter. Tout se jouait en cet instant : si la nouvelle venue lui caressait les cheveux gentiment en lui disant que ce n’était pas grave, tout était fichu.

Mais Bénédicte poussa un cri et, se tournant brusquement vers elle, elle s’exclama :

 « Mais tu es complètement folle ! Bon sang c’est pas possible ! »

Chloé jubilait : cette femme n’aimait pas les enfants. Elle serait la parfaite belle-mère horrible qu’elle recherchait. Elle fit mine d’être sur le point de pleurer pour satisfaire aux désirs cruels de sa future belle-maman et la convaincre que, si elle épousait son père, elle aurait une victime toute indiquée pour les assouvir aussi souvent qu’elle le souhaiterait, puis elle s’enfuit en courant, ravie. Aussi n’entendit-elle pas Bénédicte qui, la surprise passée, réalisait à quel point elle venait d’être injuste avec une adorable petite fille qui n’avait de toute évidence pas fait exprès de renverser son sirop, et se confondait en excuses et en mots rassurants.

Chloé ne se rendit pas non plus compte, toute à sa joie de voir le conte de sa vie se construire sous ses yeux, que Bénédicte était allée trouver son père pour s’excuser de la façon inqualifiable dont elle venait de réagir et que son père, loin de s’en offusquer, s’était trouvé fort ému de voir cette belle femme si contrite d’avoir blessé sa fille chérie.

            L’après-midi se déroula fort normalement. Chloé disputa les matchs de croquet habituels sur le parcours des enfants tandis que les adultes s’affrontaient de leur côté. A un moment, Franck, l’ogre de ses rêves, s’approcha des plus jeunes pour les regarder jouer et la petite fille sentit son pouls s’accélérer. Était-il déjà en train de choisir lequel d’entre eux il allait dévorer ? Après leur avoir adressé à tous quelques mots d’encouragement, il s’approcha d’elle et posa sa grosse patte sur son épaule. Partagée entre la terreur et l’émerveillement de voir ses fantasmes devenus réalité, elle tenta de ne pas se mettre à trembler.

 « Alors, ma petite, à ton avis, qui est apparu le premier ? Le poulet ou la boule de croquet ? » demanda-t-il de sa grosse voix.

Voyant l’incertitude se peindre sur le visage de l’enfant, Franck partit d’un grand rire, lui tapota le dos et s’éloigna de son grand pas. Chloé n’avait absolument rien compris à ce que lui voulait cet homme, mais une chose était sûre : il était tout bonnement terrifiant et c’était parfait.

            Sur le chemin du retour, la petite fille fit remarquer innocemment à son père que ça serait peut-être une bonne idée d’inviter Bénédicte et son frère à venir manger à la maison un de ces jours, après tout, ils étaient sympas et ils ne devaient pas encore avoir beaucoup d’amis dans le coin s’ils venaient d’arriver. Le père se montra immédiatement très enthousiaste, un peu trop même pour une simple politesse et Chloé, une nouvelle fois, se sentit jubiler. De toute évidence, son père avait envie de revoir cette femme et le fait que ce soit elle qui ait suggéré l’invitation ne pourrait que l’encourager, car cela signifiait implicitement qu’elle approuvait un éventuel rapprochement.

            L’invitation fut bientôt lancée et une date arrêtée pour le samedi suivant.

Cette soirée se passa à merveille. Bénédicte, dissimulant habilement sa vraie nature sous une apparente gentillesse mêlée d’intelligence et d’humour, séduisit rapidement et le père, et son fils. Seule Chloé n’était pas dupe, mais elle se garda bien de la moindre remarque. Il fallait faire semblant jusqu’à ce que tout se soit mis en place. Une fois mariée, elle savait que sa belle-mère ne tarderait pas à se révéler sous son vrai jour et alors, la véritable histoire de sa vie pourrait commencer.

Ce premier repas fut bientôt suivi de plusieurs autres, auxquels l’horrible Franck se joignait de moins en moins. Chloé savait, pour avoir glissé quelquefois une oreille hors de sa chambre après l’heure où elle était sensée s’être couchée, que son père et Bénédicte passaient beaucoup de temps à parler, une fois les enfants endormis.

            Ce qui devait arriver arriva : après plusieurs mois de visites, de soirées, de sourires, le père, accompagné de Bénédicte, réunit solennellement ses enfants et leur annonça que tous les deux avaient décidé de se marier. Hugo manifesta aussitôt une joie éclatante en poussant des cris et en lançant des balles rebondissantes dans toute la maison. Chloé, bien qu’elle s’y fût préparée, dut bien admettre en son for intérieur que la perspective l’angoissait un peu. C’était une chose de s’imaginer devenir une Cendrillon ou une Blanche Neige, c’en était une autre de supporter, au quotidien et dans une vie bien réelle, les brimades et mauvais traitements incessants d’une femme qui n’était pas et ne serait jamais sa mère. Toutefois, elle feignit à merveille la surprise et l’enthousiasme et les nouveaux fiancés en furent touchés et confortés dans leur projet.

            On célébra le mariage par une belle journée de juin. Oh, ce n’était pas un mariage princier, rien à voir avec celui qu’aurait un jour Chloé quand son destin la propulserait enfin vers les cieux éthérés du bonheur, mais ce n’était pas si mal tout de même et la petite fille trouva fort satisfaisant de parader dans sa jolie robe rose pâle pleine de volants de demoiselle d’honneur.

            Ce qui se produisit ensuite, Chloé l’avait prévu et attendu avec autant d’inquiétude que d’impatience. Cela ne faisait pas encore une semaine que les époux s’étaient dit oui qu’ils annonçaient déjà aux enfants qu’ils allaient partir en lune de miel et devraient les laisser quelques jours. Pas de panique, avait tout de suite rassuré Bénédicte, du venin dans la voix, son frère s’était proposé pour garder les enfants en leur absence. Il n’habitait pas très loin, ce qui lui permettrait de les amener à l’école et de ne rien changer à leurs habitudes. Enfin, la marâtre dévoilait toute sa perfidie ! Elle était sans doute parvenue à convaincre son mari, à coup de doux mensonges, que c’était la meilleure solution, qu’ils ne pourraient jamais être heureux tous les deux tant qu’ils auraient les petits dans les pattes.

Chloé, l’estomac noué, savait bien ce matin-là, assise dans la voiture qui la conduisait vers son destin, qu’elle ne reverrait jamais son père. Était-ce si important, en fin de compte, de devenir une héroïne, de tuer un ogre et d’épouser un prince ? Ne ferait-elle pas mieux de tout arrêter et de garder son papa ? Mais il était trop tard, songea-t-elle. Du haut de ses sept ans, elle avait parfaitement conscience que si elle se mettait à crier que Bénédicte était mauvaise et que Franck était un ogre et allait les manger, son frère et elle, son père ne la croirait pas. Non, il n’y avait plus rien à faire, elle avait trop bien forcé le sort et le conte se déroulait à présent, aussi réel qu’elle l’était elle-même, sans qu’elle n’ait plus aucune prise sur son cours.

Il allait falloir supporter d’être abandonnée, affronter l’ogre et tous les autres obstacles que le destin déciderait de dresser sur sa route… Mais à la fin, elle ne devait jamais l’oublier, à la fin elle serait une héroïne que tout le monde acclamerait et aimerait, une princesse dont un prince charmant tomberait amoureux.

 

            A neuf ans, Chloé finit par reconnaitre la naïveté de son souhait et se découvrit tout aussi contente que Franck ne soit pas un ogre, que son père ne l’ait jamais abandonnée et que sa belle-mère soit une femme gentille, affectueuse, amusante et pleine d’imagination.

            Le premier séjour chez oncle Franck ? Elle s’en souvenait en souriant tendrement de sa propre imagination. Franck était un peu bourru, mais c’était surtout un homme facétieux, toujours une blague au bord des lèvres ou un jeu incroyable à l’esprit. Jamais Hugo et elle n’avaient autant rigolé que durant ces quelques jours. Depuis, c’étaient eux qui réclamaient régulièrement d’aller passer le week-end chez lui. Parce que bien sûr, les parents ne les avaient pas abandonnés et étaient revenus les chercher trois jours plus tard, comme convenu.

Pendant des mois, la petite fille avait continué à espérer que ce n’était qu’un contretemps, qu’elle s’était seulement trompée sur le moment, sur l’ogre, mais que son jour allait bien finir par venir.

Mais elle avait neuf ans à présent et il était temps de se rendre à l’évidence. Bénédicte était la plus gentille des mamans de substitution qu’elle eût pu imaginer, douce et attentive, patiente avec l’infernal Hugo, complice avec elle. Elle avait beau retourner la situation dans tous les sens, il n’y avait vraiment rien chez cette femme de la marâtre de ses rêveries. Et le pire, ou peut-être le mieux, c’était de se rendre compte qu’elle n’avait plus envie qu’il en soit autrement.

La petite famille nageait dans le bonheur, chaque jour apportait son lot de nouvelles surprises, de nouvelles joies. Après tout, songeait à présent Chloé le soir avant de s’endormir, peut-être était-ce cette vie, le vrai conte de fée et après tout, en rapprochant son père et Bénédicte, sans doute en avait-elle bel et bien été l’héroïne.

 

 

 

 

 La phrase de début est adaptée de  L’Arche de Darwin, de James Morrow, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sara Doke, éditions Au Diable Vauvert, 2017 - un roman plein de rebondissements, à conseiller en ce moment!