Piste d’écriture : créer un mini-roman à partir d’expressions et de mots (en italique) extraits du roman « Là est la danse » d’Amy Sackville.

sylvie lettres

La chambre d’Emily

La chambre d’Emily lui ressemble. Toute à la fois très agréable et fort désordonnée… ou très agréable parce que fort désordonnée. Une sorte de douceur se niche dans la pagaille, toutes deux miroirs de la douceur des traits et de la voix de la jeune fille, du fouillis de ses cheveux, de ses vêtements bigarrés. Un visiteur trouverait cette chambre, disons… encombrée, mais Amy, elle, s’y trouve à son aise. Elle s’y réfugie souvent avec son amie pour travailler leurs cours, mais surtout pour papoter et échanger colifichets et accessoires de mode. Toutes les deux militent pour la fabrication locale et les habits recyclés, elles partagent trucs et astuces, et ne peuvent passer une journée l’une sans l’autre.

La veille, Emily a pourtant dit à son amie :

- Ne viens pas demain, je dois absolument ranger ma chambre !

Amy a donc prévu de faire une promenade en ville, ce sera l’occasion de récupérer leur commande de bijoux fantaisie.

 

Papillons et peau d’ours

Emily s’est enfermée dans sa chambre sitôt le petit-déjeuner terminé. Elle hésite à mettre des draps propres, mais ce sera mieux d’attendre la fin du rangement. Le plus urgent, c’est de jeter ces mégots de cigarettes. Puis elle fait le tour de la pièce du regard, se laisse aller à des souvenirs devant le petit dé à coudre offert par sa grand-mère pour ses 15 ans…

- Emily, téléphone ! lui crie sa mère depuis le rez-de-chaussée, c’est Aurore !

- Dis-lui que je suis occupée, je la rappellerai ! lui répond la jeune fille.

C’est certain que si elle se laisse interrompre dès maintenant, elle n’ira pas bien loin, et à minuit sa chambre sera toujours dans le même état !

Pendant que sa mère se met au piano, Emily élabore une stratégie, qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui a le mérite d’exister : elle va d’abord s’attaquer à l’accessoire, histoire de « déblayer le terrain », puis terminera par l’indispensable. Elle commence ainsi par se débarrasser de sa collection de papillons épinglés, qu’elle a de toute manière retournée contre le mur depuis son engagement en faveur de la cause animale. Même destin pour la peau d’ours ramenée du Canada par son père, qui lui a toujours fait peur. Elle hésite devant l’étagère au-dessus de son bureau, couverte de babioles en verre ou en porcelaine. Elle se résout à les placer dans une boîte qu’elle donnera à Emmaüs. Et ainsi de suite.

 

Lettres non envoyées

Quand la nuit tombe, on y voit par contraste beaucoup plus clair dans la pièce. L’armoire est ouverte, Emily fait des essais devant sa glace. Puis non, ça fait trop pour aujourd’hui, elle verra plus tard pour trier ses habits. Et enfin, dernière étape de son planning, les papiers. Il y en a de toutes sortes, cours, cartes postales, brouillons de devoirs à rendre, listes de choses à faire, et partout, sur le bureau, dans les tiroirs, sur les commodes, en équilibre sur le radiateur… Elle jette tout en vrac sur le lit, c’est la meilleure méthode pour être sûre d’aller au bout du rangement avant de se coucher. Ce faisant, elle fait rouler un stylo qui part sous le lit. En le ramassant, elle tombe sur des choses complètement oubliées, des boucles d’oreilles dépareillées, d’autres stylos… et un tas d’enveloppes reliées par un élastique dont elle n’a aucun souvenir. Il n’y a rien d’écrit sur ces enveloppes, mais elles contiennent des feuilles rédigées. Ce n’est pas son écriture, il n’y avait d’ailleurs pas grand risque que cela le soit, car elle a écrit très peu de lettres dans sa vie. Elle est plutôt de la génération sms… Ce sont des lettres sans adresse ni tampon de la Poste, mais néanmoins conservées minutieusement.

 

Un secret de famille ?

Emily repousse le tas de papiers sur son lit et s’y étend à son aise pour prendre connaissance de cette correspondance inattendue et si mystérieuse. Elle anticipe des révélations, des secrets. Et puis, qui est l’auteur(e) de cette correspondance, pourquoi tant de lettres non envoyées ?

- Emily, à table !

Zut, ce n’est pas le moment ! Emily replace les lettres sous le lit, se promettant de les lire tranquillement après le dîner. Elle empile tous les documents à classer dans un désordre encore plus grand qu’auparavant, pose les deux grandes piles sur le sol, pour les classer demain… ou après-demain…

 

Le jardin

Emily peut enfin s’installer dans la balancelle sous le poirier avec son paquet de lettres. Les battements de son cœur s’accélèrent alors qu’elle ouvre la toute dernière : elle est impatiente et veut tout de suite savoir ce qui s’est passé, pourquoi cette correspondance s’est arrêtée et n’a pas été envoyée. Elle reconnait bien vite l’écriture de Mamy Lizzy, quoique plus assurée que celle de ces dernières années. Emily rougit, car quand même, lire les secrets de Mamie Lizzy… Après avoir parcouru la dernière lettre, Emily remonte jusqu’à la première puis reste fort perplexe. Loin des sujets croustillants auxquels elle s’attendait, elle se trouve en présence de lignes tout à fait banales, causant de gel et de brouillard, d’œufs et de faisans, et d’autres soucis rencontrés quotidiennement à la ferme. Le destinataire semblait être son mari, alors en prison. Mais aucun mot de tendresse, pas même un baiser à la fin. Pourquoi donc avoir conservé ce courrier si anodin ? Était-ce une sorte de brouillon pour des lettres qui ont, elles, été envoyées ? Vraiment étranges, les termes employés… Il est même question d’un butin dans un grenier et d’un journal de bord qui aurait été interrompu !

Tellement étranges même qu’une idée se forme dans la tête d’Emily, nourrie par ce qu’elle vient de découvrir ainsi que par des choses qu’elle a entendues ici et là dans sa famille et qui lui reviennent en mémoire : et si ce vocabulaire était moins anodin qu’il ne le paraissait et représentait une sorte de code secret, compréhensible uniquement par le grand-père ? Et par conséquent… tout cela pourrait-il avoir un lien avec l’évasion réussie de ce dernier à peu près à la même date ? La jeune fille est tout excitée à cette idée.

 

Il faut qu’elle parle de son intuition à sa mère et qu’elle clarifie la raison pour laquelle elle a trouvé ces lettres sous son lit. Oubli, cachotterie, acte manqué ? Qui est le drôle d’archiviste qui les a placées à cet endroit, et dans quel but ?