Piste d'écriture: s'inspirer du "Pas de côté" qui débute La quête d’Ewilan, de Pierre Bottero, éd. Rageot, 2003, ici en italique. Le texte a été légèrement modifié, ce qui est indiqué en bleu. 

Camille était âgée exactement de quatre mille neuf cents jours, soit un peu plus de treize ans, la première fois qu’elle effectua « le pas sur le côté ».

Elle en était certaine, puisque c’est au moment où elle entreprenait des calculs savants pour traduire son âge avec précision qu’elle descendit du trottoir sans s’en rendre compte et se retrouva au milieu de la chaussée face à un énorme camion. Elle fut tirée de sa rêverie latino-mathématique par le mugissement du klaxon.

Le poids lourd fonçait droit sur elle, tous freins bloqués. Les pneus malmenés hurlaient, leur gomme fumante essayant vainement d’arrêter les trente tonnes du monstre.

Camille se figea sur place, incapable du moindre mouvement, tandis que son esprit de jeune surdouée analysait la situation.

Malgré elle, elle nota qu’il était remarquablement stupide de passer les dernières secondes de sa vie à regarder arriver un camion. Son irrépressible curiosité l’empêcha de fermer les yeux et elle n’eut pas le temps de crier, ce qu’elle aurait adoré faire, en latin évidemment

… Non, Camille ne cria pas, elle se prit simplement les pieds dans une racine et tomba de tout son long dans l’herbe, le nez à quelques centimètres d’un superbe bolet.

– Boletus edulis, remarqua-t-elle à haute voix, car elle était friande de champignons et parlait spontanément le latin.

nathalie chiffres romainsLe cours de latin, voilà ce qu’elle allait rater, ce fichu camion et sa chute sur le trottoir allaient la faire arriver en retard, ou pire lui faire manquer un de ses cours préférés. Car contrairement à tous ses camarades, elle adorait le latin. Et ce mardi matin elle commençait par deux heures de latin. Un régal, un délice. En se levant, dès le pied posé à terre, puis en prenant son petit-déjeuner elle s’était déjà projetée dans sa matinée, se demandant sur quel auteur porterait le cours de M. Dumont.

Elle était tombée sous le charme du latin et progressait à grandes enjambées. Enfin, c’était difficile à distinguer, savoir si elle était tombée sous le charme du latin ou du professeur de latin. M. Dumont était quelqu’un de spécial, un peu comme elle. Elle avait tout de suite senti, je veux dire dès le premier instant de la rentrée des classes, dès qu’elle l’avait aperçu dans la cour, dès qu’il avait franchi le seuil de la salle de classe, dès la première heure de cours de latin, avant même qu’il ouvre la bouche et qu’il parle, en latin s’il vous plait – car M. Dumont ne parlait que le latin pendant ses cours – elle avait tout de suite senti qu’ils se comprendraient. Et ça ne tenait pas qu’au latin. Ils étaient de la même trempe, de ceux qui respirent les livres, qui mettent des fleurs dans leurs cheveux, qui ont le goût des choses totalement inutiles pour la vie quotidienne, mais tellement belles et libres comme les noms latins des papillons, les dessins japonais des nuages, ou les dégradés de couleurs de fleurs de cerisiers en mai.

Sa mère ne comprenait rien à tout ça. Sa mère cherchait à lui apprendre à faire un cake, à utiliser un automate où il fallait cocher toutes les options tramway/agglomération/tarif réduit/scolaire pour acheter sa carte mensuelle de transports, ou encore à savoir se servir d’un fer à repasser en mettant le bouton sur un gradient différent selon le tissu que vous devez repasser. Non, elle sentait qu’avec M. Dumont elle avait enfin rencontré quelqu’un de son espèce, celle qui n’a que faire des gâteaux, des cartes de tram et des fers à repasser, celle qui se plait de la beauté de mots que l’on prononce avec grâce et délicatesse. Car le latin avait pour elle toutes ces qualités. Et le mystère d’une langue morte. M. Dumont incarnait ce mystère. Il arrivait le matin avec une fleur à la boutonnière, un nœud papillon, sous son bras une pile de dictionnaires. Dès qu’il ouvrait le bouche elle était subjuguée.

Pour sa classe, le collège avait proposé en option latin ou atelier de réparation de vélos. Elle avait eu la bonne intuition en choisissant latin, et alors elle ne connaissait pas encore M. Dumont, elle ne l’avait jamais vu, ni même aperçu dans un des nombreux et longs couloirs du collège.  Et elle s’était dit qu’elle devrait dorénavant toujours se fier à son intuition. Confiance absolue dans ses choix spontanés.

La leçon de la semaine dernière de M. Dumont avait porté sur les chiffres : en latin, avec les chiffres romains, compter est une véritable aventure, beaucoup plus amusante que n’importe quelle sortie au zoo, à la fête des Loges avec ses stupides auto-tamponneuses ou grande roue. Depuis cette dernière leçon elle n’arrêtait pas de compter tout, le nombre d’habitants de son immeuble estimé selon ses calculs (sachant qu’il y a 4 cages d’escalier comptant chacune 8 appartements, soit un total de 32, de 2 à 4 pièces, pouvant être occupés par 1 à 5 personnes), à environ 95 habitants, et elle avait décidé de ne pas distinguer entre les enfants et les adultes. Hier soir elle avait donc consacré une partie de sa soirée à écrire 95 en chiffres romains, soit XCV, et elle avait trouvé ça trop facile. Alors depuis qu’elle s’était levée ce matin et sur le chemin du collège, elle avait commencé à décompter son âge en jours – écrire 13 en chiffres romains est trop facile : XIII comme le héros de bandes dessinées, son frère avait la collection complète – par contre écrire 4900 jours en latin était une autre histoire car au-delà de 1000, il y a une difficulté à écrire les chiffres, elle l’avait bien compris mais ça l’ennuyait beaucoup. Elle s’en entretiendrait avec M. Dumont tout à l’heure, promis.

Boletus edulis ! Mais non, ce n’était pas exactement ça, elle avait mal regardé. Entre les pavés du trottoir ce qui poussait ressemblait plutôt à un Boletus aereus, ce qui reste tout de même assez étrange car ces cèpes poussent rarement en ville, plutôt aux pieds des pins, et dans le sud. Soudain, elle sentit une nouvelle intuition monter : ce champignon n’était pas sur son chemin par hasard, c’était un signe, elle en était sûre, aussi sûre que le latin était sa passion. Dorénavant elle y ajouterait les champignons. Sa vocation était trouvée, elle deviendrait chercheuse en champignon. Mais elle se ravisa assez vite : au collège la prof de biologie était une vieille ayant mauvaise réputation, sentant le chloroforme et les produits de laboratoire. Elle ne trouverait aucun appui auprès d’elle. Le cèpe était peut-être un appel mais dans l’immédiat, elle se contenterait du latin, et de M. Dumont.