Piste d'écriture: poursuivre les premières lignes de La quête d'Ewilan, de Pierre Bottero (données en italique). 

chiffres

Camille était âgée exactement de quatre mille neuf cents jours, soit un peu plus de treize ans, la première fois qu’elle effectua « le pas sur le côté ».

Elle en était certaine, puisque c’est au moment où elle entreprenait des calculs savants pour connaître son âge avec précision qu’elle descendit du trottoir sans s’en rendre compte et se retrouva au milieu de la chaussée face à un énorme camion. Elle fut tirée de sa rêverie mathématique par le mugissement du klaxon.

Le poids lourd fonçait droit sur elle, tous freins bloqués. Les pneus malmenés hurlaient, leur gomme fumante essayant vainement d’arrêter les trente tonnes du monstre.

Camille se figea sur place, incapable du moindre mouvement, tandis que son esprit de jeune surdouée analysait la situation.

Malgré elle, elle nota qu’il était remarquablement stupide de passer les dernières secondes de sa vie à regarder arriver un camion. Son irrépressible curiosité l’empêcha de fermer les yeux et elle n’eut pas le temps de crier, ce qu’elle aurait adoré faire…

… Non, Camille ne cria pas, elle se prit simplement les pieds dans une racine et tomba de tout son long dans l’herbe, le nez à quelques centimètres d’un superbe bolet.

– Boletus edulis, remarqua-t-elle à haute voix, car elle était friande de champignons et parlait volontiers le latin. 

           Ce fut donc, ce jour-là, la racine opportune d’un catalpa, catalpa bignonioides, constata-t-elle à nouveau à haute voix une fois qu’elle eut retrouvé ses esprits et se fut remise debout, qui lui sauva la vie.

Quand elle se fut remise de ses émotions, c’est-à-dire une heure plus tard, après que le conducteur du camion se fut arrêté, lui eut demandé une quinzaine de fois comment elle allait et insista jusqu’à ce qu’elle accepte qu’il la raccompagne chez elle, après tout cela elle se mit à analyser ce qui venait de lui arriver.

            Ce jour-là, accoudée à sa fenêtre, elle ne donna aucun nom au phénomène. D’ailleurs, à ce moment-là, il ne s’agissait pas encore d’un phénomène au sens scientifique. Il ne s’agissait que d’un événement. Camille savait parfaitement que pour mettre en évidence de façon expérimentale un phénomène, il fallait que l’expérience se fût reproduite suffisamment souvent à l’identique pour que l’on puisse en dégager une règle.

Elle n’en était qu’au début de l’expérimentation et, à ce moment-là, elle ne s’en doutait pas encore.

Il ne s’agissait que d’un bête accident, songea-t-elle, et la seule conclusion qu’elle pouvait en tirer, c’était qu’elle devrait dorénavant être plus prudente, lorsqu’elle se plongerait dans des calculs compliqués, car il semblait qu’elle soit incapable de mettre une concentration optimale dans deux tâches simultanées.

Puisque le problème était résolu, elle pouvait s’appliquer à des tâches plus intéressantes. Tout en convertissant, en quelques secondes à peine, en jours l’âge de son père, elle se laissa envahir par le cri des geais qui s’ébattaient dans le grand chêne planté à cinq mètres de la fenêtre de sa chambre.

– Garrulus Glandarius, murmura-t-elle avec un sourire ravi avant de s’attaquer à l’âge de sa mère ; car en plus des champignons, elle adorait aussi les oiseaux, elle savait que les geais des chênes étaient des créatures particulièrement intelligentes et elle adorait savourer leur nom latin un peu cabriolant sur sa langue.

            Mais l’année de ses treize ans, ou pour être plus précise, la période entre son quatre mille neuf centième jour et son cinq mille cinquante-sixième, jour où elle baptisa officiellement la chose de « pas sur le côté », fut le théâtre d’un certain nombre d’autres incidents troublants.

Cela se produisait toujours, nota-t-elle, lorsque son esprit était entièrement occupé par un problème complexe à résoudre.

Il y eut d’abord « l’affaire des pâtes », Camille aimait bien ranger les choses dans sa tête en leur donnant des noms précis.

L’affaire des pâtes se produisit un samedi midi, alors que sa mère lui avait recommandé de surveiller la cuisson des pâtes et de les égoutter au bout de sept minutes exactement, tandis qu’elle-même partait chercher le petit frère de Camille, qui avait passé la matinée chez le voisin qui habitait juste en face, de l’autre côté de la route.

La maman de Camille estimait que Tom était trop jeune pour traverser tout seul, et l’aventure de Camille avec le camion (que celle-ci avait baptisée « l’affaire Boletus Edulis » car l’appeler « l’affaire du camion » la faisait trop frissonner) n’avait fait que renforcer les inquiétudes maternelles.

Camille s’était donc trouvée là, devant la casserole, à contempler les bulles crever à la surface, et elle s’était tout naturellement mise à calculer le temps qu’il fallait à une telle quantité d’eau pour s’évaporer entièrement. C’était une tâche compliquée, car il lui fallait d’abord calculer le volume d’eau qu’il y avait dans la casserole, ce qu’elle fit en en estimant le diamètre et la hauteur, puis il lui fallut calculer, avec une température de chauffe donnée, en combien de temps l’intégralité de l’eau dépasserait les cent degrés, ce qui la changerait en vapeur.

Et soudain, une douleur atroce, une sensation de brûlure intolérable, saisit sa main droite.

Cette fois, elle hurla bel et bien. La souffrance lui avait fait fermer les yeux et, quand elle les rouvrit, ce fut pour se découvrir en train de retirer sa main droite de la casserole d’eau bouillante. Comment sa main avait-elle plongé dans l’eau, elle n’en avait aucune idée. Elle eut le temps de se faire la réflexion qu’elle ignorait que la peau humaine pouvait prendre une teinte rouge aussi intense avant de vaciller et de perdre connaissance.

            Il y eut ensuite « l’affaire des papillons ». Cette fois, elle marchait sur le trottoir pour se rendre au collège. Suite à un article qu’elle avait lu dans le dernier Science et Vie emprunté à son père, elle tentait d’estimer le plus fidèlement possible, à partir de chiffres qu’elle y avait trouvés, la probabilité qu’il existe une vie extraterrestre intelligente susceptible d’entrer en contact avec les humains. Elle n’avait plus prêté attention à ce qui se trouvait devant elle et son front entra violemment en collision avec l’angle d’un panneau publicitaire en métal. Cette fois, elle ne cria pas mais cette fois aussi, elle perdit connaissance. Mais juste avant de sombrer dans l’inconscience, il lui sembla voir voler devant ses yeux des centaines de petits papillons dorés et le phénomène lui parut tout à fait fascinant, d’où le nom qu’elle donna à l’affaire.

            Enfin, le cinq mille cinquante-sixième jour de sa jeune vie, il y eut « l’affaire des ballons ». Elle faisait les cent pas sur le palier de l’étage, c’est-à-dire des allers-retours entre sa chambre, située au fond du couloir, et le haut de l’escalier, en proie à une vive agitation intérieure. Elle s’était mise en tête de calculer le nombre de ballons gonflés à l’hélium dont elle aurait besoin pour soulever son propre poids. Elle venait d’étudier la poussée d’Archimède, en physique, et la question s’était mise à la passionner. Et puis le pas sur le côté était survenu, ce pas-ci l’ayant précipitée dans une chute infernale jusqu’au bas de l’escalier.

            Ensuite, comme elle se retrouva alitée un certain temps, avec une jambe et un poignet cassé et des contusions partout, sans parler de sa main droite toujours bandée à cause de sa brûlure au second degré, elle put se soustraire au phénomène un certain temps et l’analyser sous toutes ses coutures.

Ses parents étaient persuadés qu’elle était simplement maladroite et trop absorbée par ce qu’il y avait dans sa tête pour prêter attention à ce qui l’entourait. C’était vrai, dans une certaine mesure. Maladroite, elle l’avait toujours été, c’était la raison pour laquelle ses parents avaient convenu qu’elle ne devait plus mettre ou débarrasser la table. Enfermée dans ses chiffres et ses réflexions, elle l’avait aussi toujours été, ce n’était pas nouveau.

Mais ce à quoi elle se confrontait à présent, c’était encore autre chose, elle en était convaincue.

Dans son besoin de tout étiqueter, elle nomma la chose « le pas sur le côté », en référence à la première fois où cela s’était manifesté, sur la route de retour du collège, quand un simple pas sur le côté effectué hors de sa conscience avait failli achever prématurément sa vie sous les roues d’un trente-huit tonnes. Bien sûr, ce nom devenait une simple image, pour les événements survenus ensuite. Mais Camille trouvait que l’image collait très bien.

Elle avait l’impression que, lorsque son esprit se concentrait trop fort sur une tâche complexe, une force mystérieuse prenait possession de son corps pour le pousser légèrement sur le côté, par rapport au chemin qu’il aurait dû suivre, et le mettre en danger.

Car oui, Camille en était convaincue, tous les éléments le démontraient, cette force n’avait qu’un but : la tuer, purement et simplement. Si elle réfléchissait trop, un être invisible cherchait à provoquer sa mort.

 

            Camille était surdouée, prodigieusement intelligente et capable d’une rapidité de réflexion et de calcul incroyable. Elle suivait depuis quelques années un cursus adapté car elle s’était peu à peu trouvée en échec scolaire, dans le cursus ordinaire, confrontée à l’ennui, à la moquerie des autres et au manque de stimulation de son esprit prodigieux.

Cela avait toujours fait d’elle quelqu’un de rationnel. Un peu trop, parfois, même, car elle se montrait souvent peu ouverte à l’émotion, tant son cerveau passait la moindre seconde à tout analyser, à tout décortiquer pour le comprendre.

Cela faisait aussi d’elle une enfant peu sujette à la peur. Ce qui fait peur, c’est ce que l’on ne comprend pas. Camille s’appliquait tant à tout comprendre qu’aucun phénomène ne parvenait à l’effrayer longtemps.

Pourtant, cette fois c’était bel et bien l’angoisse qui l’étreignait, refermant peu à peu sur elle des bras sombres et glacés.

Car la chose qui était à l’œuvre auprès d’elle depuis quelques mois n’était pas explicable, quantifiable, observable. Et cela, cet inconnu sans chiffres ni mots pour l’identifier, c’était proprement terrifiant.

            Le plus affreux, elle devait se l’avouer, c’était que la logique la plus élémentaire lui dictait d’éviter toute réflexion trop poussée, tout calcul mathématique trop complexe, pour écarter tout danger. Mais choisir cette voie, était au-dessus de ses forces. Analyser, compter, étudier des problèmes, c’était tout ce qui la rendait heureuse dans la vie. Même les champignons n’avaient aucune saveur, le chant des oiseaux aucune beauté, si elle n’avait plus le droit de les décomposer, de les analyser, de lister dans son esprit chacun des noms latins de ces choses jusqu’à tous les connaître par cœur et les faire danser joyeusement sur sa langue.

Ainsi donc se posait la plus grande problématique à laquelle elle avait jamais eu à répondre : valait-il mieux sauver sa peau pour une vie malheureuse, ou vivre à fond et dans le bonheur une existence qui promettait sans doute d’être extrêmement courte ?

A treize ans, aussi surdoué que l’on soit, on n’est pas équipé pour répondre à ce genre de questions.