Suite du mini-roman: Le samedi d’avant.

 Quand la nuit tombe

cartes poker

Au milieu du salon en bataille, Max s’allège de ses habits de déménageur crotté qu’il portait sur le dos. Il chauffe sur le fourneau une quantité d’eau suffisante. Puis il verse la cruche dans un grand baquet inoxydable, de l’eau flaque le sol. La vapeur flotte autour de lui dans la petite salle d’eau où il se lave et se gratte la peau au savon de Marseille. Le bain fini, droit comme un I dans son peignoir en coton gris, il se peigne d’un geste lent, lisse ses cheveux en arrière, s’applique une noisette de gomina en fixant le miroir. Comme si c’était une martingale, une sorte de jeu intime, il se pince le nez, un vrai blair aquilin. C’est ainsi ! ça le fait toujours sourire.

L’eau de Cologne empreigne sa peau, il sent bon. À présent, il peut enfiler avec soin son costume de dandy flambeur. Max est loin des poncifs, car pour un déménageur il n’en mène pas large des épaules. Svelte, il tape dans la catégorie des poids moyens avec une gueule de premier rôle latino. Il fait le beau coq, avant d’aller se mettre dans le bide une entrecôte marchand de vin au Café Mathilde, à deux pâtés de maisons de chez lui.

L’autre jour à Saint-Ouen, il a vendu les meubles de sa belle, et gardé quelques babioles qui feront le voyage avec lui, si ça ne marche pas…  Devant l’armoire à glace, il pense sans cesse à la fille, Victorine, la fille qui a ses entrées à Bagatelle et qui flâne les après-midis dans les galeries d’art. Mais il doit l’oublier pour ce soir. Il a décidé de lui offrir une vraie bague, de chez un vrai bijoutier. Pas comme il faisait jusqu’à présent avec les autres perruches, des bijoux achetés chez un faussaire avec toutes les emmerdes que cela entraîne.

Maintenant, Max est d’attaque pour la soirée, conquérant, les poches pleines de craquants, prêt à se refaire une santé financière. La nuit, il se transforme en un autre homme, imbu de sa personne, peut-être bien à cause de ce jeune officier, de retour d’Indochine et de blessures (une connaissance d’affaires dit Max à tout le monde). Cet artilleur ingénieur l’a intronisé et présenté au directeur du Cercle. En[jmo1]  se préparant, Max, s’est signé et juré qu’il expliquera à la fille pourquoi il dû agir ainsi, il lui dira la vérité sur les meubles. En tous les cas c’est son dernier poker. – Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer. Il la remboursera quand il gagnera, bien entendu elle aura sa bague au doigt, et tout rentrera dans l’ordre des choses, se persuade-t-il.

 

Par saccades violentes la pluie glacée giflait le bitume, martelait le boulevard Haussmann aux premières heures de cette nuit fauve. Samedi soir. Le long du trottoir, les carrosseries des berlines endormies étaient veillées par quelques péons ronflants devant leur volant, dans les cuirs capitonnés qui empestaient encore le Montecristo de contrebande.

À la hauteur du Grand Cercle, un taxi se gara en double file, les essuie-glaces en transe. Max, princier, paya la course au chauffeur, ce dernier heureux de l’aubaine. Un coup d’accélérateur, la Versailles prit la direction du Faubourg-Montmartre. Max était sorti du taxi en courant, bâché par son imperméable gris anthracite. Il arriva devant l’entrée du Grand Cercle, se ramassa dans les yeux l’agressivité des néons blues. Il resta un moment planté sur le tapis de l’entrée. Son trois pièces de dandy n’avait pas trop souffert de la pluie. Dans le sas, il enfonça la sonnette. L’œil de bœuf cligna. Immédiatement un homme apparut, sapé dans un habit cérémonial, blanc amiral et ceint d’un nœud papillon noir, puis entrouvrit la porte. 

-       Bonne soirée, monsieur Max…

-       Monsieur le marquis, je vous prie, ironisa Max.

La salle murmure sous les tentures de velours rouge et des tapis green.  La nef moquettée avale ses pas, la lumière est feutrée et les lustres en cristal éclairent son allure sûr de lui. À chaque fois Max perçoit cette petite musique de flûtes qui pétillent, observe les yeux qui clignotent autour des tables de jeu. Les échassières se déhanchent comme des chattes siamoises qui marqueraient leur territoire. Le Chanel s’évapore dans l’air enfumé des cigares. Les gros et les vieux malins sont déjà à table, affamés et pressés de plumer quelques pigeons de l’année.

Pas de dialogue futile, Max passe à table, les mains posées à plat sur le tapis vert. L’hôtesse lui apporte son Cognac Subtil. Max opine de la tête. Il renifle les deux en même temps puis lampe une gorgée qui l’électrise un peu. L’excitation métamorphose le dandy, en face de lui, il a trois hommes d’acier redoutables cartes en mains. Il sent à pleins naseaux le piège à venir, trop tard il s’est refermé. La sueur froide lui colle la peau, la fumée d’une brune lui pique les yeux. Pour une fois, Max n’est pas à l’aise, ça le démange sur son fauteuil.

Les mains sont lisses, les cartes glissent, la tension est maximale. Les pupilles lisent dans les cerveaux, des as et des piques, des rois et des déboires à venir.

Trois heures du mat, il fait tapis, la partie est pliée pour lui, ses chimères s’envolent au vent de la nuit. Il a tout perdu. Quand la nuit tombe, Max creuse sa tombe, et au petit matin les poches vides, groggy il est malade à vomir.  Conscient qu’il doit changer de direction, selon lui. Sinon…

Dehors, les caniveaux avalent comme des entonnoirs les dernières salves de la pluie, qui vient de cesser. Paris est lavé. Ce soir, Max est tombé de son piédestal. Adieu la belle de Bagatelle et la bague au doigt, il a 48 heures pour rembourser un gros paquet de blé à Victorine et surtout à un jeune loup marseillais, sorti major de l’académie du crime…

 


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