Nouvelle inspirée par un haïku de Christian Cosberg: le blues du boulanger / sa vie / en miettes. Florie a pris un grand plaisir à jouer sur les mots...

 

miettes

Il s’est fait rouler dans la farine.

Sa femme l’avait prévenu : ça sent le roussi, qu’elle disait.

Mais il n’a pas écouté sa mie. C’est ça, un couple qui s’encroûte.

 

Cette nouvelle assistante, aux épaules dorées comme des petits pains, aux yeux comme deux charbons ardents.

On s’croirait dans un four, qu’elle disait pour justifier ses tenues affriolantes.

Lui la dévorait des yeux, et il n’a rien vu venir.

 

Il lui a confié les clefs de la boutique, il a laissé entrer le charançon dans la farine.

Un soir, alors qu’il était seul avec sa femme à faire les comptes, la traîtresse est entrée en douce avec un groupe de types.

Un couple de soixantenaires fatigués, c’est du pain béni pour quatre jeunes gars baraqués.

Ils se sont mis à leur donner des pains, plus que le pauvre boulanger n’en avait produits dans la journée.

Laissez au moins ma femme, suppliait-il.

Désolé, le vieux, mais on ne fait pas de brioche sans casser des œufs, t’en sais quelque chose, a répondu l’un des malfrats.

 

Au bout d’un moment, ils ont arrêté, laissant le boulanger et sa femme pétris de douleur.

Là, je crois qu’ils sont cuits à point, a déclaré l’un des types.

Ils ont alors réclamé la clef du coffre, celui qui contenait toutes leurs économies. La gueuse les avait bien renseignés.

Au bout du rouleau, le boulanger la leur a remise, pour qu’ils les laissent tranquilles.

 

Ils sont partis avec tout l’argent. A présent, sa vie est en miettes. Tout ce qu’il possédait, il l’a perdu.

Mais ils sont vivants. Ils ont eu chaud aux miches, mais ils sont vivants.

Faudra beaucoup travailler. Faudra sans doute demander aux enfants de mettre la main à la pâte. Mais peut-être qu’un jour, ils arriveront à retrouver ce qu’ils ont perdu.

Ça sera pas du gâteau, c’est sûr. Mais rien, dans la vie, ne s’obtient d’un coup de baguette magique.