saphir (2)

Piste d'écriture: un personnage énigmatique et sa quête

Courbé sur la machine à coudre d’un autre temps, le pied posé sur la pédale élimée par les années d’utilisation, l’homme se concentrait sur la conception de la robe de soirée commandée par une cliente exigeante.

 Les mains sur ses reins douloureux, il se releva de ce long travail de minutie quotidienne. Les broderies d’une finesse exceptionnelle lui imposaient une attention soutenue. Il suivait, une à une, les consignes de la dame qui espérait sa robe pour la fin de la semaine suivante. Elle lui avait déposé à son atelier le dessin, qu’elle-même avait conçu, de la tenue qu’elle souhaitait. Elle la porterait lors d’un gala de charité organisé par son époux. Elle se devait d’impressionner les personnes présentes par son attitude et son élégance. L’homme sentait peser sur ses épaules une pression dont il se serait bien passé. Il aimait travailler le tissu, et il aimait la rigueur qu’imposait son métier de couturier, mais cet ouvrage le contrariait plus qu’il ne le satisfaisait.

 Il avait été recommandé à cette dame par une cliente satisfaite de ses créations. Sur le fait, c’était enrichissant et valorisant. Pourtant la caste à laquelle elle appartenait, il ne souhaitait plus s’en approcher. 

 Son prénom français, Nicolas, ne laissait rien entrevoir de ces origines. Son accent, il l’avait depuis longtemps perdu au contact des personnes de son entourage. Son physique, il l’avait modifié pour ne plus ressembler à son « lui » de jadis. Alors, être obligé de fréquenter à nouveau ce milieu qu’il avait fui, l’effrayait.

 Abandonnant provisoirement son ouvrage, il partit à la quête de la pièce manquante pour enrichir sa création. Depuis plus d’un mois, il fouillait tous les marchands à la recherche de LA perle rare, qui ferait de sa création un chef d’œuvre.  

 Le croquis dans son cartable en cuir usé jusqu’à la corde, il parcourut la ville de long en large jusque très tard dans la soirée. Son procédé était à chaque fois identique, il entrait, furetait sur toutes les étagères jusqu’à ce qu’un vendeur, intrigué de son manège, vienne l’interrompre pour lui proposer son aide. Alors, l’homme, sans un regard, ressortait de la boutique, pour entrer dans la suivante et recommencer sa prospection. Jamais fatigué, jamais découragé, il continuait sa quête du parfait.

 Une fois encore, sa recherche insatisfaite lui laissant un goût doux amer dans la bouche, il se résigna à réintégrer son sombre atelier. Sur le chemin du retour, contemplant mélancoliquement ses chaussures avachies par les longues marches qu’il pratiquait dès que son métier lui en laissait le temps, il aperçut sur le trottoir, un ambulant à la petite sauvette. Le jeune garçon commençait à ranger son barda dans un grand sac en plastique. Tout était mélangé dans un fatras hétéroclite, le marchand ne cherchant manifestement pas à protéger les objets fragiles qu’il exposait à la vente sur un torchon à carreaux blancs et rouges, que l’on attendait davantage sur une table de guinguette, que sur ce trottoir sale de banlieue.

 Nicolas s’avança. Resta immobile, planté devant le garçon jusqu’à ce que celui-ci, daigne lever les yeux.

 - Oui ? fit-il comme l’autre ne parlait pas.

- Je peux voir ? répondit le couturier.

 Baissant le regard sur son sac dégueulant d’objets tous plus invraisemblables les uns que les autres, le garçon accepta tacitement, en l’ouvrant pour que ce client tardif farfouille à l’intérieur. Nicolas prenait les bibelots, tout doucement, les inspectaient sous toutes les coutures, puis les déposaient soigneusement sur le sol. Ainsi, au bout de longues minutes, une ligne de plusieurs mètres de long de ces objets étonnants de formes, de couleurs, de tailles, agrémentait le trottoir. Cet échantillonnage commençait à attirer une foule de curieux qui, eux aussi, s’intéressaient à présent à cette vente invraisemblable.

 

Nicolas continuait de déballer consciencieusement, s’attardant sur quelques formes intéressantes qui pourraient lui servir à d’autres créations. Soudainement, il s’immobilisa. Sa fixité inquiétante attira l’attention du garçon qui, suivant son regard, comprit son intérêt. Se penchant, il attrapa l’objet en question et le lui tendit. Nicolas le prit avec une délicatesse incroyable pour un homme de sa stature. Il le posa au creux de sa paume, et orientant sa main dans plusieurs directions, fit étinceler les facettes de la pierre de la grosseur d’une noix. Elle s’agrémentait de différents reflets au gré des tons du ciel, changeant avec les reflets du soleil couchant y miroitant.

 LA voilà ! Celle qu’il espérait depuis plusieurs semaines. De la couleur exacte de la robe, ses nombreuses variations de tons, pareraient merveilleusement le décolleté décoré de broderies. Elle n’avait qu’une valeur symbolique, mais elle conviendrait parfaitement. Il souriait béatement, la soulevant, l’admirant, la faisant étinceler. Un trésor, il avait trouvé SON trésor. Le garçon regardait cet homme étonnant lui ayant involontairement fait vendre plusieurs objets de son mini musée ambulant. Après l’avoir payé, le couturier repartit d’un pas alerte à son atelier, impatient de se remettre à la tâche.

 Il finalisa sa création et orna la robe de soirée de cette pierre, certes de petite valeur, mais donnant à la tenue un relief incroyable.

 Le jour dit de la livraison, sa cliente se présenta à l’atelier avec une heure de retard. Affublée, comme à son accoutumée, d’un incroyable chapeau à plumes, accompagnée de son chien minuscule  elle pénétra d’un pas royal dans sa boutique. 

 De ses yeux de myope, elle chercha le couturier. Impatiemment, elle tapa du pied par terre, montrant par ce mouvement impérieux, le temps si précieux qu’elle perdait à attendre. Nicolas avança vers elle, avec entre ses bras, la robe. 

 Il la posa précautionneusement sur un mannequin, étala les plis du jupon, puis s’écarta pour que la cliente puisse l’admirer à sa guise.

 Elle fit le tour du mannequin, lentement, tapota le tissu, approcha son visage au plus près des broderies. Elle secouait la tête, montrant son contentement. Subitement, son regard fut attiré par l’éclat de la pierre. Son nez à presque la toucher, elle l’examina attentivement. Se relevant brusquement, elle fusilla l’artisan de ses yeux presque aveugles.

 - C’est une plaisanterie ? Le ton n’avait rien de complaisant.

- Pardon ? Nicolas, inquiet, attendait la suite.

- Cette pierre, où l’avez-vous eue ?

- Elle ne vous plaît pas ?

 Revenant à l’objet en question, elle la réexamina encore une fois.

 - Elle ressemble étonnamment à une pierre qui ornait la parure qui m’a été dérobée !

 Le couturier, décontenancé, préféra se taire.

 - Alors ? le questionna-t-elle arrogante.

­ - Je vous assure, madame, que cette pierre ne provient pas d’un quelconque méfait. Je l’ai trouvée chez un brocanteur dont la réputation n’est plus à prouver.

­-   Vraiment ?

­ - Certainement.

 Il jouait le parfait vendeur, enjolivait sa trouvaille, afin que sa cliente n’insiste pas. Et il utilisait le vocabulaire soutenu, dont elle phrasait chacune de ses paroles. Satisfaite des attentions dues à son rang (elle descendait de l’aristocratie russe), la cliente accepta enfin d’enfiler le vêtement.

 Une heure plus tard, elle quittait l’atelier, le carton contenant la robe dans les bras de son chauffeur.

 Il faisait presque nuit, lorsque Nicolas éteignit le dernier néon de son atelier. Au-dessus de l’établi sur lequel il taillait les vêtements, on pouvait voir une photo de lui, ornant un article titré : Nikki ou le couturier aux mains d’or.

 La photo était prise sur la Place Rouge à Moscou avec, en arrière-plan, le Kremlin. Elle était datée du 19 février 1917, date marquant le début de la révolution russe et la fuite vers la France de nombreux immigrés.

 Cette période de sa vie, Nikolaï Golovanoff souhaitait l’oublier. De ce temps, il ne lui restait que des souvenirs et ses précieux ciseaux, témoignage de son dévouement au service du tsar Nicolas II, pour lequel il exerçait ses talents. Lorsque la révolution débuta et que celui-ci fut emprisonné avec tous les membres de la dynastie des Romanov, les personnes au service du tsar furent traquées et emprisonnées. Nikolaï dut se cacher avec sa famille, mais des partisans du changement de pouvoir le retrouvèrent et un drame épouvantable le toucha de plein fouet. Son épouse et ses enfants furent abattus dans la rue alors qu’ils s’enfuyaient vers des régions moins hostiles. Il ne réussit à s’en sortir et à disparaître qu’avec l’aide d’amis le cachant, puis l’aidant à franchir la frontière.

 Depuis ce jour funeste, il avait trouvé refuge en France. Il reprit ses ciseaux, cadeau du star, et se refit un nom dans la profession sous un nouveau patronyme. Ses talents commencèrent à être reconnus. Il n’avait rien d’un voleur, et que la comtesse puisse suggérer que la pierre faisait partie d’un vol de bijoux le révoltait au plus haut point.

 Cruelle destinée que de se retrouver face à cette femme, ayant probablement fui la Russie pour ne pas être assassinée, et être soupçonné d’un acte aussi méprisable que le vol.

 

La reconnaissance de son don pour la couture lui permettait de vivre. Il survivait, jour après jour, alors qu’il aurait préféré mourir avec les siens durant ce terrible mois d’octobre rouge…