Piste d'écriture: un personnage énigmatique et sa quête, à partir de "Le violon de Patagonie", de Luis Sepulveda,  tiré de Dernières nouvelles du Sud chez Métaillé en 2012, traduit par Bertille Hausberg. Illustré par le photographe franco-argentin Daniel Mordzinski.  

avion long courrier

Berlin-Schönefeld - 18 mars 2020. Le dernier avion de la Lufthansa décolle pour Buenos Aires. Quinze heures de vol sans escale. Correspondant à Berlin d'El Diario de Buenos Aires, je suis rapatrié in extremis, car toutes les liaisons aériennes entre les deux pays vont s'arrêter pour une durée indéterminée. A bord, nous ne sommes qu'une poignée de voyageurs, installés à distance prophylactique, comme nous l'imposent les nouvelles conditions sanitaires de la pandémie mondiale.

Dissimulés derrière des masques, les visages des passagers sont fuyants. On peut y lire aisément l'angoisse et la paranoïa qu'une situation aussi soudaine et inédite n’a pas manqué de provoquer sur mes compatriotes, qui pourtant en ont vu d'autres ! Je dis mes compatriotes, car je suppose que seuls les ressortissants d'Argentine ont eu l'autorisation d'embarquer à destination de Buenos Aires.

La chevelure blonde que j'aperçois trois ou quatre rangées devant moi, dans l'autre travée, ne me semble pas toutefois provenir de ma terre australe. Je sais bien que les Allemands sont venus peupler en nombre la pampa argentine, à l'aube du XXème siècle, mais depuis, de nombreuses alliances avec leurs cousins espagnols ou italiens, ou encore avec les indigènes, ont métissé leurs descendants. Bref, une chevelure aussi blonde ne se voit pas si fréquemment sur les rives du Rio de la Plata !

Quinze heures de vol sans escale, je pense que j'aurai le temps de faire connaissance avec cette belle inconnue. Car cédant aux stéréotypes les plus éculés, je ne peux pas imaginer une seconde que cette somptueuse chevelure puisse appartenir à quelque laideron teuton ou, pour paraphraser un chanteur français décalé, être la parure de la cheffe de file de la classe politique la plus odieuse qui soit.

J'en suis là de mes réflexions, lorsque l'ange blond se lève pour prendre un vêtement dans le coffre à bagages. J'ai alors tout le loisir d'admirer sa silhouette longiligne et les traits fins de son visage, ou du moins, ce qu'en laisse paraître l'hideux masque chirurgical. Encore quatorze heures de vol. Dans 30 minutes, on va nous servir un repas. Pendant plus d'une heure, on ne pourra plus bouger de son siège à cause du service. Je décide de faire un peu d'exercice dans les allées du Boeing 767. Je pense que je peux passer et repasser plusieurs fois dans la même allée sans attirer l'attention sur moi, car sur les vols long courrier, il est recommandé de bouger autant que l'on peut, dès que la signalisation l'y autorise.

A mon premier passage, la jeune femme est plongée dans un demi-sommeil, la tête légèrement renversée et la bouche gracieusement entrouverte, sur un rêve que j'espère heureux, malgré le climat anxiogène de ce voyage. Puisqu'elle ne m'a pas repéré, je me permets de repasser plusieurs fois, sans jeter un seul regard aux autres passagers qui ne m'intéressent absolument pas pour l'instant. A mon troisième ou quatrième passage, la belle s'est réveillée. Nous échangeons un bref regard, que je sens aimable et bienveillant venant d'elle. Quant à moi, c'est la même intention que j'ai voulu y mettre et j'espère y avoir réussi. Je regagne ma place.

Mes petits tours ont rapproché l'heure du repas, où nous sommes tous obligés de tomber les masques ! Le service commence par la rangée opposée, la sienne et j'ai tout loisir d'observer ce doux visage à découvert, qui se tourne vers l'hôtesse pour recevoir son plateau, puis sa boisson, puis son café. Je ne perds pas une occasion de le regarder, échafaudant à mesure une histoire plausible pour ce voyage à contre-courant de la belle nordique. S'en va-t-elle rejoindre son fiancé avant que les frontières ne se referment à jamais ? C'est d'une si grande banalité que je repousse aussitôt cette hypothèse. Non, je préfère la version de la danseuse. Avec un tel physique, c'est sûrement une danseuse classique qui vient de signer avec le Ballet d'Argentine. Elle a pris le dernier avion possible pour ne pas perdre son contrat. Quelle audace, tout de même ! N'en pouvant plus de ne pas savoir, je décide d'enquêter. Je ne suis pas journaliste pour rien. Les seuls informateurs possibles sont les hôtesses et les stewards. Il s'agit de jouer fin, car ils sont tenus à la discrétion professionnelle, mais je peux compter sur la franchise et le manque de ruse du peuple allemand. Avec des Français ou des Argentins, ce serait plus difficile, je pense.

J'interroge donc mon hôtesse, lors de son prochain passage.

–          Pensez-vous que tous les passagers sont argentins dans cet avion, compte tenu de la situation ?

–          Presque tous, vous avez raison, en effet.

–          En fait, je suis correspondant de presse et je ne voudrais qu'un tout petit renseignement. Combien de passagers environ ne sont pas argentins ?

–          Ah, ce n'est pas difficile. A part une Ukrainienne, vous êtes tous argentins, ici à bord.

–          Merci Mademoiselle pour cette information. Je suppose que c'est Madame, devant à gauche qui est ukrainienne. Ça se voit au premier coup d’œil.

–          On ne peut rien vous cacher à vous les journalistes (petit rire discret). Voulez-vous encore un café ? Ou un maté ? On en prévoit toujours sur le vol de Buenos Aires.

–          Alors ce sera un maté. Avec plaisir. Merci infiniment.

Après ce repas vraiment pas plantureux ­ mais y ajoute-t-on des somnifères ? ­ je sombre dans un profond sommeil d'une vingtaine de minutes. Et c'est dans la queue devant les toilettes que j'ai la surprise (entre nous, surprise arrangée) de retrouver notre belle Ukrainienne. C'est le moment d'échanger quelques banalités, ne serait-ce que pour entendre le son de sa voix et son joli accent. Puisqu'elle a embarqué à Berlin, nul doute qu'elle maîtrise la langue locale. Sinon, je répéterai mes propos en anglais. Comme prévu, elle me répond dans un allemand parfait, où seulement le roulement léger des « r » trahit une langue maternelle russophone. Mais rien d'aussi exagéré que l'accent de Vladimir, mon confrère moldave à Berlin. C'est certain, les femmes, quelle que soit leur langue maternelle, ont toujours plus de facilité pour les langues étrangères (à l'exception notable de Jane, évidemment !).

La ballerine (danseuse étoile, peut-être ?) profite de ces cinq minutes d'attente pour faire quelques élongations gracieuses. « Vous les danseuses, vous ne perdez pas une minute pour vous assouplir », lui lancé-je, avec audace. Elle a un petit rire charmant avant de me répondre que pas du tout, elle n'est pas danseuse, même si elle a appris la danse classique comme tout le monde au lycée. « Ah mais moi, non, je n'ai pas appris la danse classique au lycée. D'ailleurs, en Argentine ce serait plutôt le tango, mais je suis aussi nul en tango qu'en danse de ballet », lui avoué-je, ravi du tour que prenait cette conversation. « Et dans quel pays apprend-on la danse en même temps que les mathématiques et la grammaire ? osé-je, de plus en plus indiscret, mais encouragé par sa grande amabilité. Elle me confirme qu'elle est ukrainienne, mais qu'elle habite Berlin depuis plus de cinq ans. C'est à son tour de passer aux toilettes et j'en suis bien soulagé, car je ne voudrais pas passer pour un dragueur sans vergogne, déjà que nous, les Argentins, avons une réputation qui n'est plus à faire dans ce domaine.

Je regagne ma place et j'entreprends de choisir un film pour passer le temps. Dans la rubrique des Grands classiques, j'hésite un moment entre Guerre et Paix et le Docteur Jivago. La charmante conversation que je viens d'avoir me donne envie d'entendre à nouveau la langue russe. Mes ces films sont décidément trop longs et il y a si longtemps que je n'ai pas vu de film argentin (à Berlin, ils ne sont pas très populaires) que je préfère porter mon choix sur l’œuvre d'un compatriote. Le choix n'est pas trop vaste dans le catalogue de la Lufthansa, mais El ciudadano ilustre (Citoyen d'honneur) va bien me divertir, une nouvelle fois, pendant les deux prochaines heures.

Effectivement, pendant ces deux heures j'oublie complètement de songer à l'ange blond qui voyage de l'autre côté de la travée. Lorsque mon film s’achève, je m'aperçois que tous les volets sont baissés et que quasiment tout l'avion est plongé dans un profond sommeil. Encore huit heures de vol. Si je ne veux pas arriver complètement éreinté à Buenos Aires, il me reste à en faire autant. Même les hôtesses ont dû s'assoupir car je n'en vois aucune faire le va et vient dans les travées.

Je m'endors pour une heure ou deux. En me réveillant, je vérifie que nous sommes bien toujours au-dessus de l'Atlantique. Le moteur ronronne régulièrement. Pas de turbulence. Tout est d'un calme plat. Malgré tout, je n'arrive pas à me rendormir, même si je dispose de trois fauteuils rien que pour moi. Jamais, je crois, en dix ans de voyages réguliers entre Berlin et Buenos Aires, je n'ai eu ce privilège ! Vous pourriez penser que je voyage toujours en classe Affaires. Mais non, évidemment, mon journal, qui survit péniblement, doit veiller sur chaque peso dépensé. Je me résous donc à aller faire encore quelques tours le long des couloirs. Et c'est là que je surprends l'Ukrainienne en grande conversation avec son voisin dans la diagonale. Je comprends à demi-mots qu'ils parlent musique, en connaisseurs éclairés apparemment. Ils sont même en train de comparer l'interprétation de tel violoniste avec tel autre. Et c'est alors que me vient cette idée. Si la jeune Ukrainienne n'est pas danseuse de ballet, elle est sûrement musicienne. Voilà une information qu'il me faut vérifier.

Ayant regagné ma place, j'entreprends de consulter mes podcasts d'émissions musicales. En matière de musique, je suis complètement éclectique. Tout m'intéresse. Mais je dois avouer que depuis que je vis à Berlin, j'ai progressé dans ma connaissance de la musique classique et mes amis allemands m'y ont bien aidé. Les Allemands, c'est bien connu, sont de grands mélomanes et aussi d'excellents musiciens. Cette fois-ci, je ne veux pas seulement écouter de la musique, je veux aussi mener mon enquête à bien et trouver si possible confirmation que l'Ukrainienne appartient à une formation musicale, quelle qu'elle soit, de la ville de Berlin. Je commence bien entendu par la plus prestigieuse d'entre elles, le Philharmonique de Berlin. Tous les enregistrements ne sont pas filmés. Je sélectionne donc ceux qui le sont. Au bout d'une bonne demi-heure, je tombe sur des enregistrements récents. Je fais de nombreuses fois « Pause », afin de zoomer sur les musiciens et puis soudain, banco, parmi les premiers violons, cette chevelure blonde, ce fin visage, il n'y a pas de doute, c'est Elle ! J'ai quelque part dans mes dossiers de travail des informations sur les grandes institutions de la ville et j'y trouve ce que je cherche, la liste des membres de ce prestigieux orchestre. Dans la liste des premiers violons figure une certaine Anna Iakubiuk, 29 ans, ukrainienne.

J'arrête alors mes recherches fastidieuses pour me plonger dans le livre que j'ai spécialement choisi pour ce voyage, Les Pérégrins, d'Olga Tokarczuk. Elle y parle sans cesse de voyages en avion, d'aéroports, de salles d'attente... fréquentés tout au long de ses pérégrinations. Je m'en délecte à fond pendant quelques heures, oubliant la fatigue et le sommeil.

Le voyage maintenant tire à sa fin. Plus que deux heures. Je ne l'ai pas vu passer ! Dans un petit moment on va nous servir le dîner et puis ce sera la longue descente vers le Rio de la Plata. Une agitation et une légère fébrilité commencent à se faire sentir comme pour chaque atterrissage après un vol long-courrier.

Voilà, nous avons touché le sol. Les coffres à bagages s'ouvrent et je guette celui de ma voisine musicienne et... comme prévu, elle en extrait un étui à violon, qu'elle saisit avec précaution, sans permettre à l'homme qui s'est empressé de l'aider de le toucher ! Quant à moi, j'essaie de ne pas la perdre de vue. Nous ne descendons pas en même temps, mais les longs couloirs roulants vont me permettre de la rattraper.

–          Ainsi, vous êtes violoniste et non pas danseuse comme je l'avais d'abord imaginé, lui dis-je, une fois à sa hauteur et après qu'elle m'a adressé un petit sourire de connivence. Je vous souhaite un agréable séjour dans la capitale du tango.

–          Ah, mais mon voyage ne s'arrête pas ici. Je m'envole dès demain matin pour El Calafate, à 3000 km d'ici. J'y ai rendez-vous avec l'homme qui compte le plus pour moi aujourd'hui ! me répond-elle avec un petit air énigmatique.

–          C'est bien romanesque et bien romantique, en pleine pandémie de coronavirus.

–          Ce n'est pas du tout ce que vous croyez, mais mon violon n'attend pas. C'est lui qui a rendez-vous avec le meilleur luthier du monde... et il se trouve qu'il habite aux fins fonds de la Patagonie.

A ces mots me revient en mémoire une histoire incroyable que m'a racontée, il y a une dizaine d'années environ, mon ami Luis Sepulveda, un très grand écrivain. Bourlingueur et merveilleux conteur, Luis transforme quelquefois des histoires, qu'il a entendues ou simplement imaginées, en faits réels. Sa rencontre tout à fait improbable avec un homme qui cherchait un violon au milieu de nulle part, dans la steppe de Patagonie était-elle vraie ou non ? Toujours est-il qu'aujourd'hui, je viens de faire la rencontre, en chair et en os, d’une violoniste du Philharmonique qui a traversé la moitié de la planète pour confier son violon à ce luthier mythique. La réalité dépasse parfois la fiction.

–          Mais Anna, vous me racontez une histoire merveilleuse...

–          Comment savez-vous que je m'appelle Anna ?

–          Écoutez, je suis journaliste et euh...

–          Vous avez fait votre petite enquête n'est-ce pas ?

–          Oui, oui, mais peu importe. Le plus merveilleux, c'est que votre luthier, il me semble que je le connais déjà. Mon ami Luis m'a parlé de lui. Voulez-vous que je vous raconte ?

–          Mais c'est extraordinaire !

–          Vous avez bien une demi-heure pour prendre un café ?

–          D'accord, allons-y. J'ai hâte de vous entendre !

Nos bagages récupérés, nous nous dirigeons vers le hall d'arrivée, qui contrairement à celui de Schönefeld fourmille encore de voyageurs affairés. Toutes les enseignes sont ouvertes et nous n'aurons pas de mal à trouver une cafeteria. Il semblerait que l'avion nous ait fait prendre un peu d'avance sur la progression de la pandémie !

Tout en traversant le hall aux côtés de la jeune femme, je ne peux pas m'empêcher de penser que dans quelques heures, elle s'envolera à nouveau... Ma meilleure consolation sera alors de téléphoner à Luis pour lui raconter la « suite » de l'histoire merveilleuse de son luthier.