Piste d'écriture: situation et liberté, à partir de cet extrait de Le hussard sur le toit, de Jean Giono : « Faut-il que je sois insensible comme une pierre ou comme un cadavre qui obéit ? ajouta-t-il pour lui-même. Alors, à quoi bon la liberté ? Une fois acquise, je serais incapable d’en jouir. Il faudra bien, de toute façon, qu’une fois le but atteint, qui est précisément la liberté, l’obéissance cesse ; et comment cesserait-elle si la liberté n’est plus donnée qu’à des cadavre obéissants ? Si, en fin de compte, la liberté n’a plus personne à qi s’adresser, n’aurons-nous pas fait que changer de tyran ? »

 

Julien était fier de sa boutique, petite, gaie, cela faisait plaisir aux yeux ces couleurs alignées de fruits et légumes rutilants de santé…  Depuis trois ans qu’il avait ouvert, tout allait bien, aidé chaque jour par le sourire de sa fidèle Agnès.   

Puis, les années masquées se profilèrent……. On se protégea, la peur pointant son nez. Les clients pourtant affluèrent, on avait confiance, chez Julien c’était sain et bon, sans risques ; le commerce résista à la tempête..

Fuyant la ville proche on vit des familles arriver, cherchant un lieu abrité, le maire distribua quelques logements, les gens s’installèrent, des enfants remplirent l’école, certains adultes continuaient leur travail en ville et rentraient le soir par le train de banlieue.

C’était le cas de François Chang, ingénieur chez Renault. Depuis vingt ans en France, né à Pékin, il vivait avec sa femme et une petite fille de trois ans, Lii . Julien et Agnès sympathisèrent tout de suite avec ce couple, souriants, installés à deux pas de leur boutique. Très vite on les vit, le dimanche après-midi, descendre pique-niquer en bord de Seine. Quelques arbres et de l’herbe, une petite plage pour se baigner, les jeunes femmes s’amusaient des découvertes de Lii, quant aux hommes ils refaisaient le monde…

 Les années masquées étouffaient, on se protégeait come on pouvait, quand un matin, Julien dit à Agnès : « Imagines-toi qu’hier, une cliente m’a reproché ma désinvolture, ma générosité face aux Chang !  Cela nuit à notre réputation, a-t-elle dit, tu comprends cela ? »  

Agnès, étonnée, demanda, sans réfléchir : « Mais que leur reproche-t-on ?

­ Leur origine !! cria Julien. En ce moment certains se méfient, le pays des Chang a engendré un monstre, alors tous ceux qui ont le malheur   d’être originaires de là-bas, sont à éviter, à rejeter…. Mais je ne marche pas dans cette  réaction !  Faudrait-il que je sois insensible comme une pierre ? Ce sont nos amis, ils sont comme nous, ils traversent le même orage que nous… Les mettre de côté, les ignorer, non !  Que les autres retournent à la malbouffe, aux grandes surfaces si c’est une menace ? C’est leur affaire, je ne céderai pas… »  

 

Depuis, la boutique a perdu une partie de sa clientèle, une méfiance coupable a gagné, mais ils tiennent bon.

Je les rencontre chaque semaine, Agnès tient le magasin, Julien a pris , en plus, un travail à la Poste. Chaque dimanche ils sortent le vieux 4X4, je les ai aperçus, lors de ma promenade habituelle, s’arrêtant devant la petite maison des Chang ; Lii est montée la première, en riant, ils ont chargé des paniers, puis sont partis tous les cinq, sur les chemins de l’amitié. Je crois même avoir remarqué qu’Agnès s’affairait beaucoup malgré un joli ventre bien rond !

 

années masquées (2)