Piste d'écriture: situation d'enfermement et liberté. Créer un dilemne moral.  

falaise

            Le crépuscule tombait sur les montagnes quand Clarisse atteignit enfin la citadelle de Venteroche. Elle comprenait mieux, à présent, pourquoi le lieu portait un tel nom. La crête rocheuse sur laquelle était bâti le château était exposée à tous les vents, balayée sans cesse par des bourrasques si violentes que la jeune femme n’avait eu d’autre chois que d’escalader à quatre pattes les derniers mètres la séparant du sommet, sans quoi le vent menaçait à chaque instant de l’arracher à la falaise pour la précipiter dans le vide.

Sa tenue de voyage maculée de poussière, elle franchit au pas de course les derniers mètres qui la séparaient de l’arche imposante qui marquait l’entrée de la citadelle. A l’abri sous la voûte, elle laissa aller son dos contre les pierres fraîches et prit un instant pour reprendre son souffle et boire quelques gorgées à son outre de cuir.

Elle ferma un instant les yeux puis les rouvrit et porta son regard vers l’est, dans la direction d’où elle était venue.

La vallée était à présent totalement engloutie dans les ténèbres, à peine distinguait-elle quelques lumières minuscules qui brillaient du côté du village de Torcreux. Plus loin, les derniers rayons du soleil caressaient les sommets nus et désolés de la chaîne des Alivies qui semblaient s’étendre à l’infini dans un camailleu de gris.

            C’était ici, lui avait dit Styrax, qu’elle trouverait les réponses qu’elle avait tant cherchées. Pourquoi sa famille avait-elle été bannie du royaume d’Aldéria, elle qui l’avait tant servi, pourquoi les mages de l’Académie avaient-ils prononcé à son encontre un avis de recherche prioritaire, elle qui n’avait même jamais approché la capitale et n’avait aucun lien même lointain avec la puissante institution, tout cela, lui avait dit son ancien professeur, ne pouvait avoir qu’une explication, une explication que seule la plus haute instance de cette partie du monde pourrait lui apporter.

            Toutefois, quelque chose paraissait étrange. Il n’y avait pas un garde, à l’entrée de Venteroche, la forteresse la mieux protégée du monde connu. Le pont-levis était abaissé, la herse relevée, la porte grande ouverte.

Quelque chose d’anormal s’était produit ici, ou se produisait encore. Clarisse songeait qu’elle aurait déjà dû faire volte-face. Tout indiquait qu’elle se jetait droit dans un piège. Mais elle refusait d’admettre qu’elle avait fait tous ces kilomètres pour rien.

Peut-être le Haut Conseil ne comptait-il plus que sur sa seule réputation pour assurer sa défense, peut-être était-il déjà au courant de sa visite, grâce à ses pouvoirs infiniment plus grands que la jeune femme ne pouvais les imaginer, et la laissait-on approcher sans escorte car on savait qu’elle ne représentait aucun danger.

            Après tout, personne ne venait jamais à Venteroche et Styrax n’avait pu lui donner aucune information sur ce qu’elle y trouverait.

Tandis qu’elle pénétrait dans le corps principal du château, le soleil acheva son plongeon derrière les montagnes et l’obscurité se fit profonde et totale.

Aucune torche n’éclairait les couloirs et Clarisse dut allumer l’une des siennes pour poursuivre sa progression.

 

            Le couloir qu’elle suivait déboucha enfin dans un immense hall. La pièce était si vaste que la lueur de sa torche ne parvenait pas à en caresser tous les murs. Quant au plafond, il se trouvait sans doute quelque part dans les ténèbres, loin au-dessus d’elle.

Le sol était dallé d’un échiquier de marbre noir et blanc. De larges colonnes richement sculptées se dressaient à intervalles réguliers et se perdaient dans l’obscurité. Des candélabres d’or et d’argent incrusté de pierreries étaient accrochés aux murs de pierre, mais toutes les bougies qu’ils contenaient étaient éteintes.

Clarisse fit quelques pas prudents dans le hall et il lui sembla que ses semelles, en touchant le sol, provoquaient un claquement si fort qu’il devait s’entendre jusqu’au fond de la vallée. Le son semblait résonner durant plusieurs secondes et l’envelopper de toute part.

Elle se demanda vaguement ce qu’elle était sensée faire. Elle s’enhardit et entreprit de faire le tour de l’immense pièce.

Une dizaines de portes s’ouvraient dans les murs sur davantage d’obscurité et l’idée d’explorer un tel dédale provoquait en elle autant d’excitation que d’anxiété.

 

            Finalement, elle choisit la plus haute des portes, la plus richement sculptée, celle qui faisait face au couloir par lequel elle était arrivée et décida d’emprunter celle-ci. Cela lui semblait rationnel, plutôt évident.

Elle venait à peine de prendre cette décision lorsqu’un mouvement, un bruissement dans son dos la fit se retourner brusquement.

Elle n’eut pas le temps de comprendre ce qu’était la créature qu’éclairait la lumière tremblotante de sa torche. L’instant d’après, elle ressentait une terrible douleur à l’épaule, puis les ténèbres l’engloutirent et il n’y eut plus rien.

 

            Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle découvrit qu’elle était allongée sur une paillasse, dans une petite pièce sans fenêtre et sans âme.

Une lampe à huile brûlait en crachotant des nuages de fumée, posée sur un guéridon près de la porte. Les murs étaient nus et couverts de crasse et de suie, mais le sol semblait propre et sa couche sentait étrangement bon, une légère odeur florale qu’elle trouva apaisante.

Un homme ouvrit la porte et sourit en remarquant quelle était éveillée. Il avait la quarantaine, un visage buriné, des cheveux châtains qui tombaient sur ses épaules et il portait des vêtements de voyage et des bottes à boucle d’argent couvertes de poussière.

« Ah, tiens, vous êtes revenue parmi nous ? Bonjour, Clarisse. »

Elle fronça les sourcils et se rendit compte que cette simple mimique involontaire lui faisait mal quelque part dans la tête. Il n’y avait pas que sa tête qui la faisait souffrir, d’ailleurs. Tandis qu’elle reprenait peu à peu ses esprits, elle se rendait compte que tout son corps était perclus de douleur.

« Où suis-je ? Qui êtes-vous, et comment connaissez-vous mon nom ? »

L’homme rit, et elle se prit à trouver ce son doux et agréable.

« Votre nom, ce n’est guère compliqué. Je vous rappelle que l’Académie a fait placarder votre portrait un peu partout en ville. Quant à moi, je suis Wulric. C’est moi qui vous ai trouvée à moitié morte à Venteroche. Vous êtes ici dans les locaux des Rôdeurs de l’Ombre, que vous connaissez plus certainement sous le nom des Rôdeurs, tout simplement. »

Clarisse se redressa brusquement sur sa paillasse, ignorant les mille parcelles de son corps qui hurlaient leur souffrance.

« Je ne resterai pas ici une minute de plus. Laissez-moi partir. »

Le prénommé Wulric rit à nouveau, mais ce son-là n’avait plus rien d’agréable. C’était un rire plus grave et plus froid.

« La fille, petite-fille, arrière-petite-fille de garde royal, la courageuse, la vaillante, l’innocente au cœur pur, enfermée chez les horribles, les répugnants, les cruels Rôdeurs. Quelle terrible histoire, n’est-ce pas ? »

Un ricanement rauque retentit dans le couloir et deux inconnus firent leur apparition dans l’encadrement de la porte. L’un étant immense et avait de très longs cheveux noirs et un regard perçant. Il était tout de rouge vêtu et portait une dague étincelante à la ceinture. L’autre, petit et maigre, avait des cheveux roux en bataille et un visage pointu de fouine. Ses yeux vitreux au regard vague et sa démarche chancelante, ainsi que le parfum d’alcool qui l’auréolait, ne laissaient que peu de doute sur son état d’ébriété.

« Je n’ai rien à faire avec des gens comme vous, protesta Clarisse, glacée d’effroi et de peur, vous cherchez depuis toujours à renverser ceux que ma famille et moi-même défendons au péril de notre vie. »

Le géant ricanait toujours et Wulric semblait partagé entre amusement et agacement. Elle chercha ses mots pour poursuivre.

« C’est un enlèvement, c’est ça ? Vous n’obtiendrez rien de moi et vous le savez. Laissez-moi partir. »

Le colosse bouscula Wulric d’un coup d’épaule et s’avança jusqu’à ce que sa botte touche la paillasse. Assise à ses pieds, Clarisse sentait toute la menace que représentait cet immense corps au-dessus d’elle.

« En attendant, ma petite, déclara l’homme de sa voix râpeuse et grasse, Ce gouvernement, que tu es sensé défendre, n’est-ce pas celui-là même qui a prononcé ton banissement ? Et l’Académie, garante de la sécurité et de la connaissance dans tout le royaume, n’est-ce pas l’institution qui te fait rechercher depuis un mois plus activement que nous n’avons jamais été recherchés, nous les infâmes Rôdeurs ?

J’ajouterai à tout cela que c’est un rôdeur qui vient de te sauver la vie. Et que c’est ce même rôdeur qui a usé de ses plus impressionnants talents oratoires pour convaincre notre chef d’accepter ta présence au sein de nos locaux, arguant que c’est le seul endroit où tu puisses être en sécurité. »

 

Il jeta un regard amusé à Wulric qui lui répondit d’un demi sourire, puis il reprit :

« Si tu souhaites toujours partir, personne ne te retient. Tu ne tiens pas debout, nous sommes en plein cœur de la capitale où une centaine de gardes patrouillent jour et nuit, mais ça n’est absolument pas notre problème. Je dirais même, bon débarras. Mais je trouverais pas ça très correct d’aller te faire arrêter ou trucider tout de suite, considérant à quel point Wul s’est fatigué pour te ramener ici vivante et en un seul morceau. »