delerm

Cette piste d'écriture fut la dernière de l'année, avant l'été. 

Dans La cinquième saison, de Philippe Delerm, publiée en 1983, le narrateur dialogue avec une compagne disparue trop tôt. « Tu viens sur le velours des mots. J’ai acheté un beau cahier pour te parler. » P. Delerm écrit avec délicatesse, il évoque des moments vécus, il invoque des instants souhaités, ou rêvés. Bien sûr, l’émotion nait du choix des mots, des images, de la mélodie des phrases. Mais si on regarde de plus près, on voit combien l’auteur joue des nuances grammaticales, en particulier des temps des verbes.

On t’apportait une boisson vert sombre et des volutes de sirop s’alanguissaient. Nous parlions peu, pour nous moquer des gens, pour nous moquer de nous. Tu ajoutais de l’eau, ton verre passait lentement par des nuances de vert tendre. Passé, évocation, temps long d’une saison, bonheur des répétitions, des habitudes nouvelles qui fondent le couple.

Un soir tu viendras à l’école. Les enfants ne seront pas surpris, t’accueilleront comme une grande sœur, comme une amie lointaine, un jour de pluie, dans la monotonie de l’automne des classes. Tu poseras ta cape sur une banc, tes cheveux longs mouillés diront les routes traversées, la fraicheur des villages. Tu choisiras un livre dans l’armoire… Futur, invocation. Un jour, tu feras ceci.

Il y aurait des jardins et des petites rues tranquilles, je passerais, tu ne me verrais pas. Derrière un mur si haut, tu serais la grande amie d’enfants beaucoup trop sages. Tu les écouterais. Ils diraient sur un ton plaintif des chagrins dérisoires. Leurs voix se perdent par-delà le mur. J’essaie de deviner, mais je crois bien qu’ils parlent slave… Le conditionnel des jeux enfantins, « il y aurait », « je serais ci, tu ferais ça… » Mais, dès que le tableau est planté et que la magie opère, c’est le présent qui s’impose. Le présent des choses vécues, fût-ce par la force de la projection, dans cette « cinquième saison » qui rend l’entrelacement des temps possibles.

Tout à l’heure tu sortiras. Tu traverseras le square, absente aux cris d’enfants. Tu penses à être belle. Tu es marine en jean velours, en shetland court… Tu fouilleras dans les bouquins chez le libraire, rue Lamarck. C’est un moment fragile au seuil des vacances trop longues où l’on devra partir. Tu as quinze ans, je te connais. Tu as les cheveux longs, le regard des mélancolies que je voudrais.

Je marchais dans le parc de Saint-Germain, j’avais quinze ans, je voulais être beau, je rêvais bien trop vague. Je n’étais pas très doué pour le flipper parfois les copains m’ennuyaient…

Je pense à toi, volets mi-clos, tombe la neige, soleil chaud.

Quand tu auras posé ta jupe à carreaux bleus sur le dossier d’une chaise un peu raide de chez moi, dans une chambre vide au milieu d’une école, à Saint-Laurent-Des-Bois. Ici, le passé est évoqué au présent, présent et futur. Nous y sommes physiquement, dans ce passé. Et ainsi pouvons-nous bondir dans le futur du narrateur…

Philippe Delerm, La cinquième saison (éd. Du Rocher 1983, Folio Galimard 2000, n° 3826)

Pistes d’écriture :

1.A votre tour, évoquez des moments, créez une atmosphère, laissez les petits riens s’installer, faire chanter la mélodie de l’instant (la menthe à l’eau, « penser à être belle », une langue inconnue qui sonne telle une musique…). 2.Jouez avec les temps, tout est possible, osez le conditionnel… 3.Choisissez une phrase comme un chemin, et suivez-la.