Piste d'écriture: s'adresser à un personnage, et jouer avec les temps pour rendre l'évocation vivante.

C'était le quatrième été de la guerre, celle qu'on nommera plus tard la grande guerre. Assise près de la fenêtre, avec ton petit tablier blanc, tu brodais un bouquet de fleurs sur un drap d'enfant. Dans l'ombre de la chambre dormaient deux petits chérubins et tu veillais sur eux avec une grande tendresse. Un petit vent tiède faisait frémir le tilleul devant la fenêtre. Plus loin, on devinait de vieux pommiers qui, dans quelques semaines, donneraient ce bon cidre doux que les patrons réservaient à la table des domestiques.

Trois heures viennent de sonner au clocher du village. Tu vas te lever pour voir si Gaston ou Blanche commencent à s'étirer dans leur petit lit. Tu t'apprêtes à ranger ton ouvrage dans la mallette recouverte de tapisserie que la comtesse t'a offert. Oh ! Elle ne faisait jamais de vrais cadeaux, mais comme elle avait reçu de son mari un joli coffret marqueté estampillé de la Compagnie des Indes, elle t'a donné cette mallette.

Des pas ont crissé sur le gravier en bas. Tu te penches et tu hèles à voix basse Marguerite, ta sœur qui vient de terminer son service en cuisine. Marguerite lève la tête et t'interroge, avec des gestes de la main, pour savoir si elle peut monter. La patronne n'aime pas qu'on réveille ses enfants et Marguerite comme toi, Cécile savent se faire le plus discrètes du monde.

Tu marcheras tout à l'heure dans l'allée de tilleuls en poussant le landau de Gaston. Marguerite tiendra la petite Blanche par la main. Avec vos robes noires, un petit châle gris clair sur vos frêles épaules et un très seyant petit chapeau de velours noir, on dirait deux sœurs jumelles.

Tu es l'aînée et tu es un peu plus grande, il est vrai, même si tu n'as jamais atteint le mètre cinquante. Tu as les traits fins, des yeux gris bleus au regard perçant et une jolie bouche aux lèvres fines qui ne sourit pas beaucoup. Avec son visage plus rond et plus mobile, Marguerite au contraire est plus souriante et semble plus gaie.

Vous montez maintenant la route qui mène jusqu'au cimetière. Vous n'avez pas de morts à honorer dans ce petit village de Normandie, où vous êtes un peu déracinées. Mais c'est le point le plus haut du village et de là on a une superbe vue sur le château des maîtres, un ancien château-fort, du XIIIème ou XIVème, avec son donjon et deux tours latérales. On raconte qu'il a été restauré au milieu du siècle dernier. Heureusement, car vous n'auriez pas aimer vivre dans un château-fort, comme au moyen-âge... et vous auriez eu peur des fantômes ! Heureusement, le comte et la comtesse aimaient la vie moderne et toutes les innovations de la Belle Époque. Ils avaient donc aménagé leur château au goût du jour tout comme leur appartement de Neuilly et celui d'Orléans.

Auprès du petit cimetière, vous cueillerez des coquelicots, des bleuets et des marguerites pour faire un petit bouquet tricolore. En assemblant ces fleurs avec ses petits doigts, Blanche le dédiera à son papa, le colonel, qui est très loin à la guerre. Avec toi, elle a déjà appris le « Je vous salue Marie », qu'elle récite tous les soirs au pied de son petit lit, en pensant à lui. Et toi, tu pries pour tes deux frères, Édouard et Henri, qui sont dans les tranchées, quelque part dans la Marne. Tu leur écris chaque semaine et une ou deux fois par mois, tu reçois leurs lettres, merveilleusement calligraphiées – comment font-ils au fond de leur trou ? - mais avec des passages entiers surchargés de noir. Mais depuis longtemps tu as appris à lire, à travers la lumière de ta bougie, les mots grossièrement raturés qui disent les souffrances endurées, à mots pourtant très mesurés.

Le petit Gaston, tout empesé dans son costume amidonné reste sagement assis dans son landau. Il contemple placidement les terres de ses ancêtres dont il héritera certainement, sauf si l'ordre du monde venait à changer !

Quand cette guerre finira-t-elle ? Pas de radio, pas de journaux pour vous les domestiques. Il n'y a que les conversations qu'on peut épier au château. Dans la cuisine, les langues vont bon train. Marguerite qui y passe le plus clair de son temps te rapporte les nouvelles du monde qui arrivent plus lentement à l'étage des femmes de chambre dont tu fais partie.

Voila sept ans déjà que tu as été engagée auprès de cette famille de la noblesse extrêmement riche et possédant des propriétés dans plusieurs régions de France. Pour toi la petite orpheline qui a quitté l'école à 11 ans, qui a travaillé durement chez des maraîchers, qui a été ballottée de maison en maison et souvent incomprise, tu es tombée enfin dans une « bonne maison ». Tes patrons t'ont fait connaître la vie des riches de la Belle Époque. Bien sûr tu n'étais que leur petite bonne, mais jamais la fille de maraîcher que tu étais n'aurait pu rêver connaître Paris, prendre le métro tout neuf qui reliait Neuilly à St-Mandé, se promener dans les allées du Bois de Boulogne ou accompagner des enfants au très chic Jardin d'acclimatation.

 

Tu avais 20 ans ou presque et tu allais enfin goûter à la vie. Tu allais y faire provision de tes plus beaux souvenirs, ceux que tu partagerais bien des années plus tard avec tes petites-filles.

roselyne château de Pont-Bellanger