Piste d'écriture : écrire avec tous ses sens

neigeflorie

Cela fait cinq ans qu’elle s’est installée dans ce petit village de montagne ; cinq ans qu’elle a rencontré le Vercors, en est tombée amoureuse et ne l’a plus quitté.

Pourtant, chaque année, lorsque tombent les premières neiges et que la vallée se réveille sous son manteau blanc tout neuf, c’est le même émerveillement qui la saisit. C’est comme si le monde renaissait à ses yeux.

Comme chaque année, elle veut être la première à le découvrir, à le regarder et à le sentir autour d’elle. Elle est partie tôt, seule, chaussée de ses grosses bottes fourrées. Elle a quitté le village endormi et a entrepris de monter le chemin qui serpente au milieu des sapins pour atteindre le plateau.

Il est dix heures à présent et elle marche tranquillement dans cet univers où les seules couleurs sont désormais le vert sombre et brillant et le blanc éclatant. Le ciel lui-même est aujourd’hui d’un blanc laiteux qui vient se fondre à l’horizon dans la neige fraîche. Le silence est épais, lourd et profond, mais étrangement réconfortant. C’est très lentement qu’elle pose un pied devant l’autre, presque craintive à l’idée de rompre ce calme surréaliste. Pourtant, elle ne peut s’empêcher de savourer le crissement de la neige sous chacun de ses pas, cette petite pétarade étouffée de craquements et de grincements mêlés, ce cri si familier et si délicieux des flocons que l’on malmène. Il lui semble sentir jusque dans ses jambes, chaque fois que sa botte s’enfonce dans la fine poudreuse, la présence des milliers de flocons qui se tassent, s’écrasent ou s’écartent sous son poids.

De chaque côté du chemin, les sapins se dressent, immobiles et silencieux, majestueux dans leur robe d’aiguilles d’un vert soutenu décorée de fragiles dentelles de givre. Certains ont accroché au bout de leurs branches des guirlandes d’un cristal très pur, légèrement bleuté. Elle a l’impression qu’ils l’observent avec bienveillance, qu’ils la protègent et la dissimulent. Elle se sent si bien en leur compagnie…

Elle s’immobilise à un coude du chemin et prend une profonde inspiration. L’air glacé lui brûle les poumons et elle se délecte du parfum qu’il porte, celui des conifères, vert, résineux et étrangement acidulé et celui du tapis de neige, une odeur humide et fraîche qui lui évoque le propre, le renouveau.

Elle se retourne doucement pour contempler le chemin parcouru. Elle sent dans son dos la présence imposante de la montagne, recouverte de cet épais tapis blanc qui semble tout étouffer au point qu’elle parvient à croire qu’elle est seule dans l’univers.

Ses yeux qu’elle plisse pour affronter l’éblouissante clarté du jour se posent sur ses propres traces, empreintes larges et ovales, constellées de petits creux ronds là où se sont plantés les crampons de ses bottes. Un instant, elle se sent envahie par une étrange bouffée de mélancolie. Elle a le sentiment qu’elle n’avait pas le droit de souiller ce décor immaculé, l’impression qu’elle est tout à coup grotesque et absurde, l’unique erreur dans cette nature parfaite.

Pourtant, une autre émotion, beaucoup plus grisante, lui fait esquisser un sourire : ces deux rangées d’empreintes bien nettes sont les seules à traverser l’immensité du paysage. Elle est seule à contempler le déploiement de féérie de la nature, ce tableau enchanteur n’appartient qu’à elle. Son regard bondit de sommet en vallon dans une infinie blancheur, contourne la tâche vert sombre d’un bosquet de sapins et trouve le village, comme abandonné là par erreur, quelques maisons au toit de tuiles brunes dont les cheminées libèrent dans le ciel pâle un panache de fumée.

Non, elle n’est pas seule. Elle vient d’apercevoir, croisant ses propres traces, la piste d’un chamois. Les empreintes sont légères, à peine dessinées mais la neige immaculée lui permet de les reconnaître sans effort. Elle imagine l’animal, agile et gracieux, traversant le chemin en bondissant et s’enfonçant dans les bois.

Malgré le calme apparent, la nature grouille de vie ; une vie cachée dans l’ombre de la forêt, une vie au ralenti, mais une vie belle et puissante dont elle n’est qu’un petit élément dont les quelques traces, dans la neige immaculée, semblent soudain bien dérisoires.

Un pépiement bref quelque part derrière elle lui apprend qu’il n’y a pas que sur la terre que les vivants bravent le froid pour s’exprimer.

Un autre bruit lui fait tourner la tête ; cette fois, c’est une sorte de glissement, suivi d’un choc sourd, un son à la fois souple et profond, avant que le silence, semblant encore plus épais qu’auparavant, ne reprenne ses droits. Elle cherche du regard, certaine qu’elle connaît ce bruit, mais sans parvenir à comprendre d’où il a bien pu venir.

Puis la chose se reproduit, mais cette fois, elle assiste au spectacle et découvre, amusée, qu’il s’agit seulement d’une branche de sapin qui, trop alourdie par le poids de la neige qu’elle portait, s’est délestée de son fardeau. Un rayon de soleil vient de déchirer le voile blanc des nuages et peu à peu, comme il fait fondre la neige, ce sont tous les sapins de la forêt qui laissent glisser au sol leur habit blanc.

Elle reprend sa marche vers le plateau, profitant de la caresse du soleil sur sa joue. A présent, comme si l’astre du jour avait réveillé la montagne, c’est une symphonie de petits sons qui s’élève tout autour d’elle : des oiseaux s’enhardissent à pousser la chansonnette, mêlant leur voix à la musique délicate des gouttes d’eau, libérées par la fonte inexorable de la neige et du givre sur les branches, qui s’écrasent souplement sur le sol.