Piste d'écriture: un lieu, un personnage

Entre Québec et Montréal, le jour s’était enfin levé sur le village de Sainte Anne La Pérade. Les yeux de Kenny pétillaient déjà de mille feux comme pour embraser l’aube naissante. Il était réveillé depuis belle lurette ou plutôt n’avait pas beaucoup dormi partagé entre l’excitation de ce qui l’attendait « présentement » et les souvenirs de ce qu’il avait vécu la veille.

Précisons aussi qu’il ne voulait perdre aucune miette de ces deux jours d’aventure partagés avec son père. Eh oui, un déballement argumentaire fort prégnant avait eu raison de la réticence de ce dernier qui avait intégré que le fiston pouvait, lui aussi, découvrir la beauté du site. Parlons de cette vaste étendue de glace pailletée de diamant presqu’ensorcelante. C’était là, précisément, qu’avait vu le jour une centaine de cabanes érigées en un temps record comme une poussée de champignons en début d’automne. Avait pris vie un nouveau village accolé à celui de Sainte Anne mais il serait éphémère. Pour l’heure il était figé comme la photo d’une superbe carte de Noël, s’illuminant la nuit et distillant sa féérie silencieuse.

 

Kenny ressentait une immense fierté, arpentant cette petite cabane de pêche qui aurait pu être la demeure de Tom Pouce. Elle le fascinait avec son petit poêle fort en flammes, ses deux fauteuils et un divan miniatures mais suffisamment confortables, une table basse et les fameuses lignes de pêche accrochées au plafond et espacées chacune d’une vingtaine de centimètres. Kenny, depuis sa sortie de torpeur matinale, avait repris son travail de guetteur et ne perdait surtout pas de vue le trou circulaire dans la glace, au pied de son fauteuil de fortune. Là, il avait repris en main cette ligne, qui lui avait été attribuée, ce simple fil rudimentaire au bout duquel l’appât se tortillait au bout de l’hameçon. Kenny avait écouté attentivement les explications données par son père, pourvoyeur, au village de glace. Du haut de ses 7 ans, il se sentait pleinement responsable et prêt à en découdre pour sa toute première partie de pêche. Près de lui, une glacière contenant des crevettes et des morceaux de foie de porc exhalait déjà une odeur un peu rance mais c’était le piège idéal pour attraper les poissons voyageurs. Tous les copains pourvoyeurs de son père, « placotant » avec lui, avaient bien spécifié que seuls ces poissons de chenaux fréquentaient le lit de la rivière gelée. Son père, aidé des pêcheurs du village s’était affairé à arroser la glace vers la mi-décembre pour en augmenter l’épaisseur. On était à la mi-février et il suffisait, dès lors d’entretenir, avec un seau d’eau bouillante, ce trou creusé dans la glace et de surcroît dans le plancher de la cabane. Le père de Kenny avait installé une dizaine de lignes, opérationnelles quand les touristes se manifestaient.

Mais ces deux jours, seulement Kenny et son père titillaient le poulamon aventureux. Quel bonheur d’être là, dans le silence de la cabane !

 

Dans toutes ces cabanes à la blancheur immaculée se cachaient moult pêcheurs, débutants ou avertis, tous à l’affût de la ligne s’enfonçant subrepticement dans le trou et qu’il fallait d’un coup sec ramener en surface.

Mais, oh ! Joie ! Comme à la loterie de la fête foraine, à tous les coups, on gagnait, ou presque. Kenny, pêcheur en herbe, jubilait de bonheur, en remontant, à chaque prise, ce court poisson brun tavelé d’olive aux barbillons effilés sur le menton. C’était une pêche miraculeuse comme si, un elfe, petit génie canadien, accrochait la récompense au bout de la ligne des pêcheurs méritants. C’est ce que Kenny avait retenu. La chance était là. Il fallait en profiter. Kenny, à l’instar de son père s’était mis à jeter hors de la cabane, les produits de sa pêche, afin de les garder frais sur la glace et bien sûr, retrouver son trésor, le sien propre, vu que chaque occupant des cabanes pratiquait de même. Une délicieuse chaleur provenant du poêle contrastait avec le froid vif et mordant de l’extérieur et l’ouverture de la porte de la cabane se devait d’être brève pour éviter à la température ambiante de basculer vers les frimas polaires.

 

Jusqu’alors le père de Kenny s’était contenté de raconter à son fils comment se pasaient ses journées dans la cabane. Mais l’imagination de Kenny avait besoin d’être alimentée et les questions restaient trop souvent sans réponse. La révélation au plus près des glaces, il n’aurait jamais pu l’appréhender de cette manière . Déjà, pour accéder à la cabane tous deux avaient dû chausser, un court instant, les patins avec la promesse qu’il y aurait une séance de glisse plus approfondie la deuxième journée. Tout étincelait tel un miroir sous le soleil couchant quand ils étaient parvenus à destination. L’habileté du père n’était pas celle de Kenny mais ce dernier s’était follement amusé. Bien encapuchonné de la tête au pied, à peine reconnaissable sous sa « tuque » de laine, Kenny s’était retrouvé libre de ses gestes, les mains dans les « mitaines » pour éviter les engelures. Il s’était uniquement intéressé à tester son équilibre précaire. Les chutes dans ce décor en blancs de neige très durs ne l’avaient pas effrayé et tant pis si les quelques pas de patinage effectués n’avaient rien d’artistique. Il devait admettre qu’il n’était pas le roi de la glisse. Ce serait l’occasion de quémander quelques leçons à la patinoire de Québec. En plus, il avait fallu slalomer entre toutes les cabanes de ce paradis blanc sans repère, heureusement avec son père.

Le temps passait vite et bien, trop vite mais trop bien. La matinée avait été productive. Kenny imaginait déjà la surprise de sa mère quand elle verrait l’importante besace de poissons qu’ils lui ramèneraient dans la soirée.

Connaissant les goûts et la gourmandise du fiston elle avait elle-même préparé des blinis au sirop d’érable dont père et fils s’étaient régalés devant leur bol de chocolat chaud avant le début de l’activité pêche. Dans la soirée, elle viendrait les attendre et tous trois à « la brunante » iraient admirer le ciel moutonné de rose sur les bords de la rivière gelée.

 

Oui, c’était décidé. Aucun doute à avoir. Kenny en était sûr. Plus tard, il serait pêcheur de poulamons. C’est ce qu’il annoncerait ce soir à sa famille. Il resterait ici, pourvoyeur comme son père dans le plus beau village éphémère au monde.

pêche poulamon