Piste d'écriture: un lieu doué d'intentionalité, qui devient un personnage.

Comme chaque fois, j’ai suivi le chemin gris et défoncé qui dégringole entre les collines basses et pelées. Péniblement, il m’a conduit jusqu’à cet endroit que j’appelle le bout du monde.

Comme chaque fois, la mer furieuse couleur acier me saisit et m’étouffe ; cette mer envahit tout, cette mer est tout. Elle feule avec colère à mes oreilles ; elle brûle mes narines ; elle sale mes lèvres. Elle dévore sans relâche la plage de sable noir, frappe avec hargne la pointe rocheuse.

Comme chaque fois, je m’y laisse tomber, dans ce sable ténébreux. On dirait qu’il a absorbé tout le chagrin du monde, on dirait qu’il en est mort, là, au pied des rochers qui le contemplent d’un air sinistre. La mer avide cherche à s’en repaître, mais elle ne peut que le lécher encore et encore sans parvenir à en ramasser une miette.

Et pourtant, ce sable sans vie et sans joie m’accueille dans une infinie douceur. Il caresse mes mains, il se creuse doucement pour accueillir mon corps lourd.

Comme chaque fois, mon regard dérive lentement vers l’amas de rochers bruns, au bout de la plage, qui pointent, infatigables, l’horizon du doigt.

« Regardez, crie la pierre du bout du monde, regardez là-bas ! Regardez, parce qu’il n’y a rien à voir, là-bas, à part le ciel épuisé qui s’écroule dans l’océan, il n’y a plus rien. »

 

Sur la pierre du bout du monde, pourtant, il y a encore quelque chose. Il y a cette petite église qui se dresse, courageuse, faisant front contre le vent opiniâtre qui tente de la décrocher. J’ai toujours pensé qu’un jour, elle renoncerait, qu’elle déciderait d’en finir et se jetterait dans les flots déchaînés au-dessus desquels elle se tient en équilibre. Mais chaque fois, je constate qu’elle est encore là, impassible, minuscule et absurde, supportant avec peine son clocher pataud.

Je crois qu’elle était blanche, jadis, mais voilà bien longtemps qu’elle grisonne, sa peau de pierre salie par le sable, tannée par les embruns. Peut-être attend-elle quelque chose, cette petite vieille, à s’accrocher ainsi. Peut-être est-ce moi qu’elle attend.

Je me lève, m’approche d’elle doucement. Au-dessus de son portail vermoulu, elle me regarde fixement de son unique œil de verre décoloré. J’ai l’impression qu’elle se fiche de moi, de mon désespoir, de mes pensées, du fait même que j’ose envisager qu’elle puisse être là pour moi, elle qui n’a pas bougé depuis des siècles, elle que même l’océan coléreux ne parvient pas à émouvoir.

 

Je tente d’ouvrir le portail, mais celui-ci est verrouillé. Je fais demi-tour et m’éloigne, sentant dans mon dos la brûlure du regard moqueur de la petite dame grise.

Je retourne sur le sable, pas certain de ce que je vais faire ensuite, mais convaincu que si je quitte le bout du monde maintenant et que je n’entends plus la voix forte et contrariée de la mer, le silence risque de me tuer.

Je retire mes chaussures et m’avance lentement vers l’eau. Le sable enveloppe aussitôt mes pieds nus dans une étreinte à la fois douce et glacée.

Puis c’est l’océan agité qui vient les saisir et les pétrir. Ses doigts sont gelés au point que leur contact me brûle et m’arrache un cri de douleur. Je reste là, immobile ; j’espère en vain que cette souffrance, ce froid mordant dans mes pieds me fera oublier la souffrance et le froid dans mon cœur.

Je ne bouge pas, j’attends. Dans mon dos, je sens le pâle soleil glisser peu à peu vers l’horizon. L’océan s’avance avec une lenteur délibérée au-dessus de la plage. Il s’enroule doucement autour de mes chevilles, les enserrant dans son étau glacial.

Peu à peu, mes pieds s’engourdissent ; bientôt, la douleur fait place à la torpeur.

Je veux croire que je pourrai m’abandonner ainsi, me faire avaler par les flots comme ils avalent le sable noir, m’endormir au monde comme mes pieds s’endorment aux sensations.

Mais le soleil s’est caché derrière les collines basses, le froid me gagne et me fait tout à coup grelotter. Je n’ai pas le courage de la petite église grisonnante, je n’ai pas la force de l’océan impétueux, je n’ai pas assez de noirceur pour me confondre avec le sable, je ne suis pas assez impassible pour me fondre parmi les rochers.

Penaud, je regagne la plage, frictionne énergiquement mes pieds inertes jusqu’à y sentir revenir la chaleur, les fourre dans mes chaussures et m’éloigne à pas pesants, petite chose fragile au cœur de cette nature puissante et inébranlable que le crépuscule enveloppe peu à peu.

Florie

Note de Carole: comme pour le Voguë de Corinne, je n'ai pas voulu adjoindre d'image à ces lieux si doués de personnalités. A chacun de se représenter ce que le texte lui inspire.