Piste d'écriture: une rencontre improbable. 

jupon brodéJuliette releva le bas de son jupon brodé afin de franchir plus aisément le ruisseau serpentant entre les rochers. Elle sautilla d’un bond léger sur le premier gros caillou en forme de hérisson et posa son pied d’adolescente sur le deuxième obstacle. Son regard fut distrait une fraction de seconde par un éclat brillant au travers des branchages, et ce faisant, sa chaussure glissa sur l’ovale mouillé du caillou proéminent. Elle tomba misérablement de tout son long dans le ruisselet contenant assez d’eau pour la tremper entièrement.

Elle dut immerger ses mains gantées afin de se relever. C’est à ce moment-là qu’elle l’entendit.

Un ricanement. Un ricanement insultant.

Se redressant difficilement, elle regarda tout autour d’elle. Personne ! Quelqu’un s’était pourtant bien moqué d’elle à l’instant, elle n’avait pas rêvé !

Sortie du cours d’eau, elle inspecta sa tenue. Mais qu’allait dire sa gouvernante ? Elle insistait pourtant souvent sur le fait qu’une demoiselle devait en toutes circonstances avoir une mise irréprochable. Sa robe lui arrivant aux chevilles pendait piteusement le long de ses jambes, ses bas descendaient en un tourbillon autour de ses mollets et ses chaussures pleuraient abondamment l’eau du ruisselet. Des tas de petits graviers s’étaient accrochés aux plis de sa tenue. Lorsqu’elle entreprit de les ôter, elle constata en grimaçant que ses gants en dentelle n’étaient plus blancs mais plutôt gris, oscillant sur le noir charbon. Quant à ses cheveux ! Ses belles boucles s’étaient transformées en un amas de nœuds, l’eau ayant accentué ses frisottis naturels.

Tout en arrangeant ses vêtements du mieux qu’elle le pouvait, elle s’aperçut qu’elle avait perdu le bouquet qu’elle venait de cueillir. Sa mère lui avait commandé de belles fleurs des champs pour ornementer le vase en cristal de la salle à manger. Se penchant à sa recherche, elle scruta la surface du ruisseau pour essayer de l’apercevoir.

À nouveau un ricanement retentit, plus puissant que le précédent. Surprise de l’entendre si proche d’elle, Juliette eut un mouvement qui la déséquilibra et elle retomba pour la seconde fois dans le cours d’eau, mais cette fois-ci, de face. Hoquetant, crachant l’eau qui avait investi sa bouche contre son gré, elle maugréa à haute voix. Si sa gouvernante l’entendait, elle pousserait de hauts cris. « Une jeune fille de bonne famille ne jure pas ! »

Suffocante d’énervement autant que du liquide invasif, elle se retourna d’un bond afin de prendre en flagrant délit le malotru goguenard. Personne ! Ce n’était pas possible ! Elle ne rêvait pourtant pas. Il y avait bien quelqu’un qui s’amusait de son désarroi.

- Qui est là ? demanda-t-elle d’une voix tremblante d’indignation.

- Montrez-vous ! insista Juliette.

Rien. Personne ne se manifestait. Quelle impolitesse, quelle grossièreté que de se cacher de la sorte et ne même pas lui venir en aide. Quel était cet individu qui refusait de se montrer ? Lorsqu’elle en parlerait à son père, il enverrait des hommes fouiller le bois pour mettre la main sur l’indiscret moqueur. C’était certain ! À moins qu’il ne s’agisse de son voisin. Un garçon de son âge, assez indélicat. Il passait son temps à attraper de petits animaux pour faire des expériences scientifiques, à ce qu’il prétendait ! Cela n’étonnerait pas Juliette qu’il l’ait suivi.

Pestant encore contre sa maladresse, elle partit dans la direction du ricanement. Ne doutant nullement qu’elle était à même de mener à bien l’investigation nécessaire pour attraper le moqueur, elle franchit les quelques mètres la séparant de l’orée du bois d’un pas furibond. Elle écarta les premières branches d’un geste agacé, les feuilles se collant à ses vêtements trempés et dans ses cheveux. Elle émergea un peu plus tard dans une clairière où seulement quelques oiseaux piaillaient auprès de leurs progénitures affamées. Le soleil faisait une trouée dans le sommet des sapins et les rayons caressant ses cheveux, la réchauffaient agréablement. Elle avait piteuse mine avec une feuille d’arbuste collée sur sa joue droite et une traînée de boue lui maculant le front. Malgré les frissons lui parcourant le corps (en effet l’eau en avril était encore fraîche), malgré ses pieds chouinant dans les chaussures dégoulinantes et la terre s’y agrippant comme un aimant, elle ne semblait ne plus s’apercevoir de son état et continuait d’avancer à la recherche du mystérieux ricanement.

Elle s’arrêta, alertée par un bruissement provenant de la végétation derrière elle. Pivotant tout doucement sur ses pieds, elle fut aveuglée par un éclat provenant du bas feuillage vert sombre. De l’endroit où elle se trouvait, Juliette ne voyait rien. Précautionneusement, elle patina plus qu’elle ne marcha sur les brindilles couvrant le sol, en direction du bruit. Le son émis, elle en était presque certaine à présent, émanait d’un enfant. D’un petit enfant. Elle ne voulait surtout pas l’effrayer. Juliette s’avança sur la pointe des pieds, prudente.

- Viens ! fit-elle tout doucement en tendant sa main. N’aies pas peur ! Je ne te ferai pas de mal.

Elle était assez proche maintenant, pour sentir sa présence. L’enfant restait immobile, la fixant de ses grands yeux noirs qu’elle apercevait au travers des arbustes. Il ne bougeait pas, la regardant l’approcher sans frayeur. Quand elle ne fut plus qu’à quelques centimètres de lui, il eut un mouvement d’énervement et les feuilles s’agitèrent.

- Chut ! je m’appelle Juliette, je veux juste discuter avec toi !

Enfin, elle se trouva devant le bosquet où l’indiscret moqueur se camouflait. Délicatement, Juliette se baissa et écarta les branches, une par une. Subitement, l’indiscret émergea et une énorme tête de caprin jaillit à son visage en ricanant bruyamment. D’émotion, Juliette se retrouva sur les fesses.

La chèvre secoua sa tête parée de belles cornes et continua son incessant ricanement en contemplant sa victime, tombée au sol, complètement ahurie de sa découverte. D’abord stupéfaite, puis vexée, Juliette s’exprima soudainement par un énorme éclat de rire se propageant dans le bois en échos. Au cou du caprin, une clochette accrochée à un collier lui donna l’explication du reflet qui l’avait tant intriguée.

Ne prenant plus garde à ses vêtements, Juliette s’écroula sur le sol puis roula sur elle-même, secouée par ce fou-rire libérateur. La chèvre mâchouilla consciencieusement les feuilles à sa portée puis, sûrement autant surprise que sa victime de cette rencontre improbable, vint la renifler négligemment. Juliette passa sa main sur le dos du caprin.

Quelle histoire ! Ses proches la croiraient-ils lorsqu’elle leur raconterait sa mésaventure ?

Alors qu’elle croyait être la cible d’un individu malfaisant, elle avait croisé la route d’un animal moqueur !