Piste d'écriture: une rencontre improbable - portraits croisés. 1er épisode

Ariane

masque rose

Une sonnerie tonitruante suivie d’une insupportable voix de femme dans un haut-parleur me tire brusquement du sommeil et je me redresse en poussant un cri. Plusieurs personnes me jettent des regards inquiets, agacés ou désapprobateurs et je leur adresse une grimace avant de réaliser que je porte toujours mon masque et qu’ils n’auront pas le loisir d’admirer mes plus irrévérencieuses mimiques.

Je regarde autour de moi et je tente de pleinement retrouver mes esprits ; j’ai quand même réussi à m’endormir dans une salle d’attente de l’aéroport, assise sur un banc en fer et mon état de décontraction, ou de fatigue, ça se discute, m’épate franchement. Je jette un regard à mon téléphone et je pousse un nouveau cri en découvrant l’heure. L’embarquement doit être pratiquement terminé !

Je balance mon sac sur mon dos et je me rue à toutes jambes vers ma porte d’embarquement. Heureusement, je ne m’étais pas installée trop loin pour attendre. Je traverse la salle presque déserte, présente ma carte d’embarquement à un employé qui sourit bêtement et je m’engouffre sur la rampe d’accès conduisant à l’avion.

J’entre, réponds joyeusement aux salutations des hôtesses et vais m’installer à ma place, deuxième rangée à gauche, tout au fond, contre le hublot. Chouette, j’adore regarder dehors quand on est en vol.

La place à ma gauche est libre et j’y laisse choir mon sac à dos, ce sera plus pratique pour y attraper des choses si j’en ai besoin pendant le voyage.

 

J’étends mes jambes et je souris ; je ne peux pas dire que je sois ravie de ce retour prématuré à cause du reconfinement, mais après tout, il va me permettre de passer le week-end bien tranquille dans mon appartement plutôt qu’à m’ennuyer dans ces journées de formation à la gestion du stress. Comme si moi, j’avais besoin qu’on m’apprenne à gérer mon stress. Et puis, faut pas pousser, je suis agent d’accueil à la sécurité sociale, pas contrôleur aérien. Ce n’est pas que l’on ne puisse pas trouver mille raisons d’être stressé dans mon métier : les gens complètement largués dont il faut pratiquement faire le dossier à leur place en se faisant engueuler en prime, ceux qui ne parlent pas français, les excités du gland et les mous du bulbe, je ne sais pas lesquels sont les pires, ceux qui nous prennent à la fois pour la CAF et les impôts, les dossiers qui se perdent, parce que ça arrive encore à l’ère de l’informatique… Avec le virus, c’est devenu dix fois pire, sans parler de la surcharge de travail à cause des collègues malades, de celles qui font semblant d’être malades et de celles encore qui sont brusquement devenues personnes à risque pour obtenir des arrêts maladie.

C’est juste que j’ai toujours eu cette capacité à dissocier le travail et le reste. C’est presque comme s’il y avait deux Ariane qui se connaissent à peine : il y a l’Ariane du boulot, qui est du genre guerrière, à encaisser les coups, à se donner à fond sans jamais prendre ni les échecs ni les critiques pour elle, presque une sorte de robot, efficace mais sans émotion, et puis il y a l’Ariane qui reprend le contrôle dès qu’elle a franchi la porte et se retrouve à l’extérieur, celle qui est actuellement assise dans un avion qu’elle a failli louper parce qu’elle s’endort dans les halls d’aéroport et qui trouve somme toute ça plutôt amusant.

 

J’éteins mon smartphone, le glisse dans mon sac et m’absorbe dans la contemplation, à travers le hublot, d’un gros avion long courrier en train d’atterrir. J’ai toujours été fascinée par ces grands oiseaux de métal qui peuvent nous porter si vite, si haut et si loin.

« Dites, vous croyez que l’avion n’appartient qu’à vous ? »

Je sursaute et me retourne. Un homme sensiblement du même âge que moi, c’est-à-dire une quarantaine d’années, nous observe alternativement mon sac et moi comme si nous étions des déchets particulièrement malodorants. Il ne serait pas trop désagréable à regarder, grand, cheveux bruns, yeux sombres, s’il n’affichait pas cette expression de bouledogue défendant son territoire. Je mets un petit moment à comprendre ce qu’il veut dire. J’étais tellement persuadée d’être la dernière à monter dans l’avion que je n’avais pas pensé qu’il puisse y avoir encore un passager après moi et que, comble du hasard, ce passager puisse occuper le siège juste à côté du mien.

Un peu contrite, je me lève, me tape la tête dans les compartiments à bagages sans que cela ne semble émouvoir mon futur voisin, soulève mon sac à dos et le hisse à l’intérieur. J’ai dû mal m’y prendre ou le poser sur quelque chose que je n’ai pas vu car le sac retombe du compartiment et s’écrase entre l’homme et moi.

Celui-ci marmonne quelque chose qui ressemble à « C’est vraiment pas facile », soupire ostensiblement, se baisse, ramasse le sac et le range dans le compartiment dont il claque la porte sans aménité. Puis, sans échanger un regard, nous nous asseyons et attachons notre ceinture tandis qu’une hôtesse nous présente les rébarbatives consignes de sécurité.

« Dites, je chuchote en me tournant vers mon voisin, ça ne vous aurait pas coûté plus cher d’être agréable vous savez ? Bonjour, d’ailleurs, c’est la première chose que vous auriez dû me dire. »

Il ne me répond pas ; il fixe un point droit devant lui et semble figé dans son costar strict, les mains croisées sur les genoux. Je ne m’en formalise pas, prends dans ma poche un bonbon au citron que je glisse dans ma bouche en faufilant mes doigts sous mon masque, ça aide les oreilles à ne pas se boucher pendant le décollage, et je replonge dans ma contemplation de la vie de l’aéroport de l’autre côté du hublot.

 

Quelques minutes plus tard, après un moment à rouler sur le tarmac, notre A320 se positionne sur le seuil de piste et commence à faire rugir ses moteurs. Le nez toujours collé au hublot, je sens alors quelque chose qui me perturbe : le bras de mon voisin contre le mien. C’est vrai qu’on n’a pas franchement beaucoup de place en classe économique, mais quand même, il pourrait faire attention. Cependant, je ne suis pas du genre, contrairement à d’autres, à faire des histoires pour si peu et je me contente d’ignorer l’incident. Pourtant, je dois rapidement me rendre à l’évidence, tandis que l’avion prend de la vitesse sur la piste, non seulement le bras de mon voisin est toujours collé au mien, mais on dirait même qu’il s’y presse et, mais je dois avoir la berlue, qu’il tremble légèrement.

Intriguée, je tourne la tête ; mon voisin n’a pas bougé d’un pouce, le regard toujours rivé à un point invisible devant lui, le dos droit, le visage inexpressif, les mains croisées sur son pantalon de costume noir. Toutefois, à bien y regarder, le fait que ses doigts soient crispés sur ses genoux ne peut m’échapper. Je crois qu’il ne se rend même pas compte qu’il a serré son coude contre le mien, mais il a fait ce geste instinctivement. Le cadre supérieur, strict et désobligeant, qui me sert de compagnon de voyage, a peur de l’avion ; ça me saute aux yeux à présent. Une envie subite d’attraper sa main pour le rassurer me saisit mais je me retiens au dernier instant. Vu son caractère, il pourrait très mal le prendre et puis, on ne prend pas les mains des gens comme ça, même si je trouverais ça tellement plus sympathique, et encore moins en cette période.

Si cela se trouve, je me plante complètement. Ça serait bien possible, avec mon imagination légendaire. Peut-être que ce type est contrarié par son travail, peut-être qu’il a une rage de dents, il n’y a aucune raison pour qu’il ait peur de l’avion. Alors je me contente de le regarder en coin, pour ne pas le mettre mal à l’aise, et je lui souris avec gentillesse. S’il a vraiment les foies, ça le réconfortera un peu, ou au moins ça lui fera comprendre que même s’il m’a parlé comme à un chien, je suis de son côté. Peut-être même que ça l’encouragera à m’adresser la parole sans m’aboyer dessus, ça fait tout de suite oublier la peur, de discuter avec quelqu’un. Et puis s’il n’a pas du tout les jetons, s’il pense à sa femme qui vient de se tirer avec son amant, par exemple, eh bien il décrètera seulement que je suis une abrutie qui sourit sans raison et ça n’est pas bien grave, il me prend déjà pour une abrutie, de toute façon.

Je reste comme ça à le regarder et à lui sourire pendant quelques minutes avant de réaliser, c’est fou comme je l’oublie tout le temps celui-là, que je porte encore et toujours mon masque. Comment est-ce que je peux espérer qu’il sache que je lui souris, dans ces conditions ? Peut-être même qu’il me prend pour une sadique qui prend mon pied à le regarder paniquer tout seul. Ou alors, peut-être qu’il pense que je suis une perverse qui imagine je ne sais quoi en l’observant…

Je décide alors de changer de stratégie. Je sors un magazine de la pochette située dans le dos du siège devant moi et me mets à le feuilleter pour me donner une contenance, mais pendant ce temps, j’appuie à mon tour légèrement mon bras contre le sien. S’il n’a pas envie de réconfort, il pensera que je n’ai pas fait exprès et au pire, cela lui fournira une bonne occasion de me dire quelque chose de désagréable pour me reprocher de prendre toute la place ; s’il a vraiment peur, il sentira peut-être ma présence et ça lui fera du bien.

Faire semblant de lire ce magazine insipide devient rapidement ennuyeux. Je le remets à sa place, attrape mon petit lecteur mp3 dans ma poche, fourre les écouteurs dans mes oreilles et replonge mon regard à travers le hublot tandis que ma playlist de rock favorite emplit mes oreilles, tout cela sans toutefois rompre le contact entre mon coude et celui de mon voisin.

 

Le vol Paris Montpellier est en fait extrêmement rapide. Il est sensé durer une heure, mais le temps est compté du début du roulage à l’extinction des moteurs. Nous ne passons guère plus d’une demi-heure dans les airs. Si l’on ajoute à cela le fait que j’ai probablement dû m’endormir une nouvelle fois, j’ai l’impression que quelques minutes seulement se sont écoulées quand le train d’atterrissage touche à nouveau le sol. L’avion roule quelques minutes jusqu’au parking puis s’immobilise. Mon voisin, comme mu par un ressort, se lève aussitôt, sort de notre rangée de sièges, récupère sa valise et se dirige vers la porte. Un instant, je me demande si je dois lui dire quelque chose, peut-être juste un au revoir poli. Mais il semble assez évident que je n’ai pas plus d’intérêt pour lui qu’un mouchoir usagé, alors je m’abstiens. Ça m’a fait plaisir de me faire des films sur son hypothétique peur en avion, mais j’ai bien compris à présent que tout était dans ma tête et franchement, il ne méritait vraiment pas toute cette attention de ma part.