Piste d'écriture: une rencontre improbable

Nicolas

masque noir

Je n’ai jamais autant couru de ma vie, je crois. L’annulation de ce meeting est une véritable catastrophe, une catastrophe économique pour l’entreprise, une monstrueuse perte de temps et d’argent pour chacun de nous… Une telle situation ne se reproduira probablement jamais et nous pouvons dire adieu à ce gros contrat que je prépare depuis six mois. Bien sûr, j’aurais pu tricher avec le reconfinement, tenter de maintenir les dernières réunions qui auraient dû avoir lieu demain, mais en tant que responsable communication et marketing d’un laboratoire pharmaceutique, ç’aurait été particulièrement mal vu et la boite n’a pas besoin de ça en ce moment.

Alors j’ai dû courir partout, rassurer les investisseurs, tenter une dernière réunion en urgence avec notre ex futur collaborateur pour l’assurer que nous pourrions poursuivre les négociations en vidéoconférence, même si je sais qu’avec ce genre d’homme, seul le contact peut nous garantir une signature… Et puis j’ai dû me charger moi-même de changer mon billet d’avion, ma secrétaire étant au fond de son lit avec une bronchite, comme si le Covid ne suffisait pas…

Voilà comment je me suis retrouvé vingt-cinq minutes avant le départ de l’avion devant ma porte d’embarquement fermée, voilà pourquoi j’ai dû faire un scandale pour qu’on accepte de me laisser accéder à l’avion… Et maintenant, il me faut encore affronter la pire des épreuves : le vol lui-même.

J’en ai une peur maladive ; mes collègues me disent que je devrais aller voir un psychologue spécialiste pour me faire soigner, mais je ne trouve pas le temps, ni peut-être le courage de le faire. Pourtant, mon travail m’oblige à voyager pratiquement toutes les semaines et, même si jamais je ne laisserais une phobie absurde contrarier mes projets professionnels, je vis un enfer chaque fois que je m’assois dans un avion.

 

Lorsque j’arrive à ma place, je suis en sueur, tant d’avoir couru que d’appréhension. Je retirerais volontiers ma veste, mais les auréoles sur ma chemise doivent être horribles à voir et je refuse de montrer un tel spectacle. Je découvre que la femme assise sur le siège à côté du mien a posé son sac à ma place et une bouffée de colère m’envahit. Je sais que je monte vite dans les tours quand je suis stressé, mais c’est plus fort que moi. Les gens n’ont-ils donc plus aucun respect ?

Je lance une phrase cinglante sur le fait que l’avion n’est pas à elle et je la regarde se lever, l’air un peu ahuri. Elle porte une robe-pull turquoise sur un legging noir, elle semble détendue et malgré moi, cette image m’agace. Mon ex-femme me dirait que ce n’est pas parce que les gens n’arrivent pas à être aussi nerveux que moi que je dois leur en vouloir, mais c’est aussi pour ça qu’elle est passée de femme à ex. Je n’ai pas besoin que l’on me fasse des leçons de morale, je suis assez grand pour les trouver tout seul.

La fille essaie de mettre son sac dans le compartiment, le sac retombe et m’écrase le pied. Non mais est-ce vraiment possible d’être aussi empoté ? Je sais, je sais bien qu’elle n’est pas responsable de ma contrariété et encore moins de ma phobie de l’avion, mais il me semble qu’à quarante ans, elle doit avoir à peu près cet âge-là même si son visage porte encore quelque chose d’un peu juvénile, à quarante ans donc on est sensé savoir qu’on ne pose pas un sac sur un siège qui n’est pas le nôtre et on sait mettre un objet correctement dans un compartiment à bagage.

Une expression vaguement confuse traverse son regard noisette et, un peu parce qu’elle me fait pitié, un peu parce que je suis pressé de m’assoir, je ramasse son sac en râlant et je le range moi-même.

Puis je me laisse tomber sur mon siège, avec cette impression dont j’ai l’habitude mais dont je ne parviens pas à me défaire que je m’installe dans un fauteuil de torture, une sorte de chaise électrique beaucoup plus perfide encore parce qu’on ne sait jamais à quel moment la mort va arriver. J’attache ma ceinture, la resserre au maximum et vérifie trois fois en tirant dessus que la boucle est bien enclenchée.

 

L’avion commence à bouger et je me rassure comme je peux en me répétant que pour l’instant, nous sommes toujours au sol. Une jeune hôtesse nous présente les consignes de sécurité et, comme chaque fois, je suis partagée entre l’envie de ne surtout pas regarder, de ne rien écouter et une passion un peu morbide pour le moindre de ses mots et de ses gestes.

Tout à coup, j’entends une voix chuchoter près de mon oreille droite ce que je crois être un reproche sur mon manque de politesse. Je ne réponds rien, d’ailleurs je n’ai pas compris la moitié de ce que cette femme agaçante a dit, trop occupé à me demander si je serais capable de déballer et d’enfiler mon gilet de sauvetage aussi vite que le fait l’hôtesse dans sa démonstration.

Puis les moteurs se mettent à vrombir, le sol à trembler et plus rien d’autre n’existe que ma panique. Je croise mes mains sur mes genoux que j’étreins fort et je me focalise sur ma respiration : inspirer, expirer, inspirer, expirer… Je me persuade comme je peux que je vais y parvenir, que j’ai survécu à des dizaines de vols et que j’arriverai au bout de celui-là…

Je sens dans tout mon corps, avec cette impression horrible que mes entrailles vont se décrocher, l’instant où l’avion s’arrache à l’attraction terrestre. Puis c’est l’ascension, lente et régulière, avec de légères turbulences qui me font pousser de véritables hurlements intérieurs. J’ai envie de mourir pour ne plus jamais avoir à revivre ça.

Les gens croient souvent que, quand on a peur en avion, on a surtout peur au décollage et qu’ensuite, ça se calme. Il n’en est rien, en tout cas pour moi. C’est juste que la panique semble toujours plus violente au moment où elle se déclare ; ensuite, d’une certaine façon, je m’y habitue. Je ne dirais pas que je la gère, ce serait très prétentieux, mais comme ça ne s’arrête pas, disons que je fais avec.

 

Je suis toujours immobile, tendu sur mon siège, incapable de penser à autre chose qu’à ma peur, quand il me semble sentir un regard posé sur moi. L’angoisse provoque parfois de drôles d’hallucinations que je rapprocherais un peu de la paranoïa. Malgré tout, je jette un coup d’œil sur ma droite. Je ne rêve pas ; ma voisine me lance des regards qu’elle croit discrets, mais cette femme me donne l’impression qu’elle n’est pas capable de faire quoi que ce soit vraiment discrètement. Il me semble que je devrais me sentir furieux de me rendre compte que cette nana me regarde paniquer, si tant est qu’elle s’en aperçoive. Mais à mon propre étonnement, c’est autre chose que je ressens. Dans ses œillades furtives, j’ai surpris une expression que je n’attendais pas de la part d’une personne qui pense assez peu aux autres pour poser ses affaires sur leur siège ; quelque chose qui ressemblait à de la gentillesse mêlée de sollicitude. Brusquement, ma panique pourtant si envahissante l’instant d’avant passe à l’arrière-plan ; je me sens tout à coup complètement bouleversé par un simple regard dont j’ai peut-être totalement imaginé l’intention.

Quand ai-je été regardé de cette façon pour la dernière fois ? Dans les yeux de mon ex-femme, ces dernières années, je n’ai pu lire que des reproches ; dans ceux de mes subordonnés, une sorte de crainte respectueuse ; dans ceux de mes collaborateurs, de la méfiance ou du calcul ; dans ceux de ma fille… ça fait un moment que ma fille ne me regarde plus du tout.

Peu à peu, l’émotion passe et la peur reprend sa place en première ligne. Mes mains sont moites, j’ai mal dans le bas du dos et je réalise à quel point je suis crispé. Je me rends brusquement compte que mon bras touche celui de ma voisine, que j’ai sans doute essayé de m’appuyer sur les accoudoirs pour tenter de me détendre et que ce contact inopportun dure peut-être depuis le début du vol. Je déteste toucher des inconnus et je me sens affreusement mal à l’aise. Mais au moment où je m’apprête à retirer mon bras pour le ranger bien sagement contre ma poitrine, je sens le coude de la femme se presser contre le mien. Ce n’est pas un faux mouvement, c’est juste une pression douce et légère, qui semble volontaire. A nouveau, cette sensation remue quelque chose au fond de moi et je me rends compte, contre toute attente, que ce contact me fait du bien, m’apaise et que je n’ai pas envie d’y mettre fin.

Je me tourne discrètement vers ma voisine ; elle a ouvert un magazine mais ses yeux ne semblent pas vraiment le lire. Elle m’intrigue, à présent. Elle n’a pas du tout l’air d’une femme qui cherche à séduire, on dirait qu’elle est dans son monde et qu’elle y est bien. Son bras contre le mien, je suis sûre qu’elle l’a fait exprès, mais elle n’essaie pas de me draguer ou ce genre de choses. Pourquoi, alors ? Je me souviens de son regard, plein d’empathie, au-dessus de son masque en tissu turquoise assorti à sa robe. Quel genre de personne peut bien accorder de l’importance à assortir son masque à ses vêtements ? Il y a un quart d’heures, j’en aurais ri, sarcastique. A présent, je trouve plutôt ça touchant. J’aimerais bien savoir ce que cache ce masque, ce qu’il cachait, quand elle m’a regardé furtivement tout à l’heure. Est-ce qu’elle me souriait ?

 

Je deviens complètement cinglé, tout ça parce que j’ai la trouille dans cet avion et que ça me rassure de sentir un contact humain dans un moment pareil. Je détourne le regard, un peu gêné, même si je suis certain qu’elle ne m’a pas remarqué. J’essaie de me détendre un peu dans mon siège de souffrance et, curieusement, j’ai l’impression que j’y arrive.

Je ferme les yeux et, pour faire passer le temps, je commence à esquisser dans ma tête le plan de mes prochaines actions marketing pour le labo, maintenant que nous sommes à nouveau confinés. Je n’ai pas bougé mon bras, et ma voisine non plus n’a pas retiré le sien. La peur rôde toujours quelque part, mais à présent je parviens à me laisser bercer par le ronronnement de l’avion sans chercher à y repérer la moindre irrégularité. Je ne me sens plus seul. Quelqu’un est avec moi et me le fait savoir, sans un mot, sans se faire remarquer et c’est merveilleusement agréable.

J’ouvre un instant les yeux et je jette un regard à cette drôle de voisine ; à présent, elle a rangé son magazine et elle a des écouteurs dans les oreilles et le nez collé au hublot. Elle doit être un peu inconfortable, dans cette position, avec toujours son bras sur l’accoudoir. A présent, j’en suis certain : elle le laisse là volontairement, pour moi. Je me répète ces deux petits mots, incrédule : pour moi.

 

C’est la première fois que je supporte un atterrissage presque sereinement. Le presque est important, car ce serait mentir que de prétendre que je n’ai pas eu envie de hurler au moment où les roues ont heurté la piste. Cependant, c’est la première fois qu’un vol me semble passer aussi vite et, cela j’en suis certain, c’est la première fois que je parviens à penser à autre chose qu’à ma terreur.

Comme toujours, dès que l’avion s’immobilise, je me lève d’un bond, comme si j’étais enfin libéré de lourdes et terribles chaînes et je me précipite dans l’allée. Ça fait un bien fou de sentir mes jambes bouger, de sentir l’air de l’extérieur parvenir jusqu’à moi. J’ouvre le casier à bagage pour y attraper ma petite valise. Mon regard tombe sur le sac à dos de ma compagne de voyage, rangé juste à côté, un sac noir avec des coutures roses. Une étrange émotion m’étreint à cette vue.

Je hausse les épaules pour moi-même, descends ma valise et me dirige vers la porte, vers le soleil chaud et rassurant qui s’y engouffre à flots, vers la liberté. Je l’ai presque atteinte quand quelque chose me retient. L’image du sac à dos flotte toujours dans mon esprit. Je le revois, s’écrasant sur mes pieds. Je me revois, moi, bougon, le ramasser et maudire intérieurement cette abrutie qui semble ne faire attention à rien. Et tout à coup je me demande comment j’ai pu penser cela un seul instant. La seconde d’après, je me suis retourné sans même l’avoir décidé.

La femme est debout dans l’allée et son sac à dos gît à ses pieds, à l’envers. Je me sens secoué d’un rire que je réprime de mon mieux. Elle me remarque, semble étonnée de me voir encore là. Son regard passe de mon visage à son sac tombé à terre, puis revient sur moi… Et elle éclate d’un grand rire. Je sens alors quelque chose de chaud enfler dans ma poitrine et je me mets soudain à rire à mon tour, de tout mon cœur, comme je n’ai plus ri depuis des années. J’ai l’impression que ce rire expulse en un éclair toute mon angoisse accumulée durant le vol, toutes mes contrariétés professionnelles… Riant toujours, je me baisse, ramasse son sac et le lui mets dans les bras ; et elle, sidérée, rit de plus belle en me voyant hilare.

« C’est vraiment pas facile ! », parvient-elle à articuler entre deux éclats de rire, singeant ces mots que je lui ai dit avec tant d’aigreur lorsque j’ai ramassé son sac pour la première fois, avant le vol.

Mon hilarité, un instant calmée, repart pour un tour. Les hôtesses commencent à manifester des signes d’impatience et j’indique d’un geste à ma compagne ( je suis tout à fait incapable de parler) que nous ferions bien d’évacuer l’appareil avant que l’on vienne nous en sortir manu militari.

 

Elle remet son sac sur son dos et nous descendons la rampe d’accès, riant toujours.

Il faudra que je lui dise merci, pour ce qu’elle a fait pendant le vol. Je ne sais pas bien comment faire ça, mais je sais qu’il faut que je le fasse. Je devrais peut-être l’inviter à boire un café, quelque chose comme ça. Mais je ne suis pas sûr d’avoir le temps, il faut que j’aille au bureau… Ce serait pourtant une bonne occasion de la remercier, à moins que ça ne soit inconvenant… Je ne sais pas trop, les femmes prennent la mouche tellement facilement de nos jours… Je n’ai qu’à juste lui donner mon numéro de téléphone, comme ça elle fera comme elle voudra. Non, ça ressemble à de la drague lourde et je n’ai plus ni l’âge, ni le goût pour ça. Peut-être que je pourrais…

La voix rieuse et claire de ma voisine de vol m’arrache brutalement à mes pensées, tandis que nous franchissons la porte de sortie de l’aéroport :

« Eh, ça vous dit d’aller boire un verre ? C’est moi qui invite ! »