Piste d'écriture: une pratique qui vous forme  (ou transforme)

Et puis il y avait eu l’accident ; un accident de voiture idiot, quelques jours à peine après la rentrée de Charlotte en troisième, qui avait coûté la vie à sa mère alors qu’elle revenait du travail. La police n’avait pu avec précision déterminer qui s’était trouvé en tort et de toute façon, ça n’avait que peu d’importance puisque l’autre automobiliste, lui aussi seul au volant, était mort également. Charlotte était plutôt pragmatique et comme elle estimait qu’il n’y avait guère de réconfort à en vouloir à un cadavre, elle n’avait pas cherché à en savoir plus. Quant à son père, très rapidement après le drame, il ne s’était plus trouvé en état de s’intéresser à quoi que ce soit d’autre qu’à la compagnie de bouteilles de whisky bon marché.

 

D’aucuns auraient sans doute considéré que l’existence de Charlotte Blandin, déjà monotone, était devenue encore plus ennuyeuse après le drame. En effet, elle avait rapidement dû renoncer au tennis, le seul salaire de son père ne suffisant plus pour rembourser le crédit de la maison, pallier aux dépenses quotidiennes et payer en plus ce genre d’extras. L’adolescente songeait même qu’au rythme où se vidaient les bouteilles, il n’y aurait probablement bientôt plus de salaire du tout. Mais le tennis, sans être profondément désagréable, n’avait jamais été pour elle une passion et elle se rendait compte qu’elle s’en passait très bien. Bien sûr, elle devait à présent préparer à manger pour son père et elle presque un jour sur deux, et il n’était pas rare qu’elle soit obligée d’aller faire quelques courses quand le réfrigérateur persistait à rester vide pendant plus de quarante-huit heures. Mais comme, en dehors des cours, elle n’avait aucune activité ni aucune envie particulière d’en avoir, ces corvées supplémentaires ne la contrariaient guère.

Parfois, il lui arrivait d’envier sa meilleure amie, qui réalisait des peintures magnifiques et semblait si envoûtée par le plaisir de peindre qu’elle aurait pu ne rien faire d’autre de toute la journée ; parfois, elle se demandait ce que pouvait ressentir son cousin Thomas, passionné d’aviation, qui pouvait s’absorber des heures durant dans des lectures ou des reportages sur l’aéronautique et ne ratait jamais un meeting aérien, même s’il avait lieu à l’autre bout de la France. Mais il n’y avait rien qui la fît vibrer de la sorte, rien qui ne parvînt à retenir son attention plus de quelques minutes, ou quelques heures tout au plus.

Lorsque son professeur principal annonça à toute la classe qu’il était temps pour chacun d’eux de trouver un lieu de stage pour le fameux stage d’observation de troisième, Charlotte se rendit compte que nombre de ses camarades étaient excités à cette perspective. Ils n’étaient pas certains de parvenir à trouver un stage correspondant à leurs envies, mais des envies, ils en avaient, de la plus ordinaire, comme aller dans une bibliothèque, à la plus farfelue, comme réaliser son stage sur un bateau de pêche.

Charlotte, elle, n’avait envie de rien. Cela ne la rendait pas triste ni ne lui posait particulièrement problème, elle prendrait la première opportunité qui se présenterait et ça ne serait pas trop mal, comme le tennis.

 

L’opportunité se présenta plus vite qu’elle ne l’avait imaginé. Un jour, un ami de son père venait de ramener ce dernier, imbibé d’alcool, du bar où il avait passé l’après-midi à son domicile, et ce bon samaritain, avant de quitter la maison, après s’être assuré auprès d’elle que tout irait bien, demanda à Charlotte si elle avait des pistes pour son stage. Il avait lui-même un fils du même âge et connaissait donc bien le principe du stage d’observation. Elle lui répondit que non et il lui dit que, si elle ne trouvait rien de plus excitant, il pouvait lui proposer d’effectuer son stage dans son bureau d’architecte. Charlotte avait bien conscience que l’homme lui faisait une telle proposition par charité, parce qu’il imaginait sans doute que son propre père ne lui serait pas d’un très grand secours et qu’elle avait bien d’autres préoccupations en ce moment que la recherche d’un lieu de stage, mais elle trouva l’idée parfaite. Puisque rien ne l’intéressait particulièrement, regarder travailler des architectes, ça serait tout à fait correct. Elle accepta donc aussitôt en songeant que ça, c’était au moins une chose de réglée.

 

Son premier jour de stage fut aussi monotone qu’elle avait pu l’imaginer et elle n’y trouva rien à redire. C’était exactement comme elle l’avait anticipé : elle passa la journée assise sur une chaise dans un bureau, à observer sans s’émouvoir l’ami de son père recevoir des clients, les écouter lui faire des demandes absurdes, leur montrer des plans en trois dimensions sur son ordinateur, retoucher ces mêmes plans une fois les clients partis… De temps à autre, il avait pris une minute pour lui expliquer deux trois choses, mais elle s’était beaucoup ennuyée et s’était résignée à attendre sagement que les cinq jours de ce stage s’écoulent lentement pour qu’elle puisse retrouver le collège la semaine suivante.

Lorsqu’elle rentra chez elle, son père, titubant, lui fit la grâce de venir malgré tout l’accueillir à la porte et lui demanda comment avait été sa journée.

« C’était chiant à mourir, répondit-elle, un peu comme toi en fait. »

Son père tenta de lui mettre une gifle, elle détourna la tête, il manqua sa joue et ne trouva que l’air sous sa main puis il retourna s’affaler dans le canapé. Charlotte, évaluant à deux pourcents les chances que son paternel prépare quelque chose à dîner ce soir, alla prendre quelques barres de céréales dans un placard de la cuisine et s’enferma dans sa chambre jusqu’au lendemain matin.

 

Ce deuxième jour de stage avait commencé exactement comme le premier et, sentant l’inactivité lui peser de plus en plus, Charlotte proposa gentiment à son maître de stage d’aller faire à sa place quelques photocopies dont il avait besoin. Il argua qu’elle ne connaissait pas la photocopieuse, elle lui répliqua avec autant de politesse qu’elle le put qu’elle n’était pas totalement neuneu et, avec un certain soulagement, elle quitta la touffeur du bureau pour se rendre auprès de la photocopieuse, au fond d’un vaste open-space.

Sans vraiment y faire attention, elle laissa son regard errer sur la première page de la pile de documents qu’elle tenait entre les mains. C’était un plan détaillé, le plan d’une maison semblait-il. Il y avait pas mal d’annotations, dont beaucoup qu’elle ne comprenait pas, mais certaines choses lui semblaient tout de même très étranges. Brusquement curieuse, elle se surprit à regarder la page suivante pour comprendre exactement à quoi correspondait ce plan. Cela n’avait décidément aucun sens d’aller mettre les toilettes aussi loin de la pièce à vivre, au fond de cet immense couloir ! En plus, c’était une perte d’espace affligeante, ce corridor interminable.

Elle se souvenait d’avoir beaucoup aimé, plus petite, jouer à construire des maisons en legos, à chercher l’agencement le plus malin, le meilleur emplacement pour les fenêtres, pour les meubles… Et tout à coup, elle se sentait saisie d’une envie ridicule de reprendre ce plan et de proposer quelque chose d’autre.

Sans même l’avoir décidé, elle avait tourné la deuxième page et examinait à présent celles d’en-dessous avec une étrange avidité. Et peu à peu, elle comprit : il s’agissait d’un projet de maison écologique totalement autonome. Si les toilettes étaient placées là, c’était parce qu’ils utilisaient l’eau d’un forage qui ne pouvait pas être fait ailleurs.

« Mais enfin, murmura-t-elle, fascinée par le bouillonnement qu’elle ressentait au fond d’elle, quelque chose de chaud et d’électrisant, à ce moment-là, il suffit de retourner tout le reste de la maison ! On met le salon là, on fait tout pareil, mais en symétrie inversée. »

Ses cours de géométrie, auxquels elle n’avait toujours accordé qu’une attention strictement scolaire, lui revenaient à présent en mémoire avec une toute autre couleur. Une excitation indicible la gagnait. Avant de s’y abandonner totalement, elle prit le temps, temps qui lui parut prodigieusement long, de faire deux tirages de photocopies des documents.

Puis elle retourna sagement dans le bureau de son maître de stage et lui remit l’un des jeux de photocopies. Elle se rassit avec le second, jeta un coup d’œil à l’architecte pour s’assurer qu’il s’était replongé dans son travail et ne la regardait plus, tira de son sac un crayon et une règle et, avec beaucoup d’application, elle se mit à tirer des traits, à noter des mesures sur la copie du plan posée sur ses genoux. Bientôt, la page surchargée ne lui suffit plus et elle fouilla dans son sac pour en sortir une liasse de feuilles blanches qu’elle se mit à noircir de plus en plus vite de son trait de crayon assuré.            A suivre...

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